#VENEZUELA : "Dans la tempête, le Venezuela plie, mais ne rompt pas !" par Maurice Lemoine - 26 avril 2026

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A Jo Morlighem, militant antifasciste et anti-impérialiste, bien trop tôt disparu.
Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que les victimes se retrouvent transformées en coupables. « Séquestré » le 3 janvier 2026 par une opération militaire étatsunienne violant toutes les normes du droit international, Nicolás Maduro devient, pour l’appareil médiatique global, un président « déchu ». Sous la menace brutale de la Troïka de la tyrannie – Donald Trump (président), Marco Rubio (secrétaire d’Etat), Pete Hegseth (secrétaire à la Guerre) –, la vice-présidente Delcy Rodríguez assume l’intérim et évite un vide de pouvoir à Caracas. Depuis Madrid ou Miami, les exilés dorés de la droite putschiste vénézuélienne vitupèrent : comment et pourquoi l’avoir laissée à la tête du pays ? Chaviste convaincue, Rodríguez n’a-t-elle pas collaboré avec le « dictateur » Maduro pour expédier adversaires politiques et rivaux en prison ? Les poulets sans tête auxquels a été confié le site Web de Radio France International rappellent (13 mars 2026) à quel point la gestion économique de l’ « ex-chef de l’Etat » a été calamiteuse : « Le salaire minimum équivaut aujourd’hui à 30 centimes de dollars » (comment survivre ne serait-ce qu’un jour avec un tel revenu n’est – et pour cause ! – pas expliqué) [1].
Au sein d’une gauche sous le choc, une autre bataille fait rage entre intellectuels sur le thème, ou sa récusation, de la trahison. Si d’aucuns de bonne foi s’interrogent, troublés par l’apparente facilité avec laquelle les forces spéciales étatsuniennes se sont emparés du chef de l’État, d’autres ont tendance à aller un peu vite en besogne et plutôt imprudemment. Pour ces accusateurs implicites ou explicites, Delcy Rodríguez et le reste du cercle dirigeant – dont son frère Jorge, président de l’Assemblée nationale – seraient en train d’abandonner le projet bolivarien d’Hugo Chávez. Ne font-ils pas des compromis – synonymes de compromission ? Ils « cèdent, cèdent, cèdent » [2] ! Ils se détournent de la lutte anti-impérialiste, rétablissent les relations diplomatiques avec Washington. Tels des Judas, ils se disent disposés à une ère de coopération avec l’ennemi. Ils lui livrent les ressources naturelles du pays, à commencer par le pétrole – l’objectif que Trump, sans pudeur, a toujours revendiqué. Dans le même temps, ils cessent de fournir ce précieux or noir à Cuba ! Alors qu’ils abandonnent également leur traditionnelle alliance avec Téhéran, les voilà qui accueillent avec le sourire un défilé de hauts responsable yankees [3].
Pire encore, surfe sur la vague tel ou tel docteur Diafoirus en sciences politiques français : si la présidente « demande officiellement la libération immédiate de Maduro et de [son épouse Cilia] Flores » en prenant des accents anti-impérialistes dans ses discours à la TV, « le patron de la CIA, John Ratcliff, a été reçu à Caracas et même médaillé [4]. » S’invitant plus qu’étant invité, Ratcliff a effectivement été reçu (non à Caracas, mais à proximité de l’aéroport de Maiquetia) ; en revanche, il n’y a jamais été décoré par qui que ce soit, cette « fake news » étant dans ce cas précis utilisée pour casser toute solidarité des gauches avec la présidente intérimaire et le gouvernement bolivarien.
En treillis et bottes de combats virtuels devant leurs ordinateurs portables ou de bureau, quelques « radicaux » reprochent aux Vénézuéliens de ne pas avoir transformé les Andes en une vaste Sierra Maestra. Plus sérieuses, des sources habituellement considérées comme sûres mentionnent à demi-mots le « ressentiment » des Cubains. Ayant perdu trente-deux des leurs dans la protection rapprochée de Maduro, ceux-ci reprocheraient amèrement l’absence de résistance des Forces armées vénézuéliennes (FANB) à l’agression yankee. Qu’aucune déclaration officieuse ou officielle de La Havane n’entérine pour l’instant cette affirmation n’empêche pas le sociologue brésilien Emir Sader, porte-flingue éditorial du président Luis Inácio Lula da Silva, d’évoquer « la capitulation du régime chaviste » avec un certain dédain [5].
« Determinación absoluta »
Dix-sept kilomètres d‘autoroute dévalent depuis Caracas (900 mètres d’altitude) jusqu’au bord de la mer. Là, le port de La Guaira se trouve dans l’axe virtuel qui relie l’imposante flotte de guerre US, présente au large et menaçant depuis août 2025, et la capitale du Venezuela.
3 janvier. Une nuit très douloureuse. « Le hurlement des avions nous a réveillés, se souvient une habitante de la « parroquia » [6] Catia la Mar. Des personnes sortaient en courant des blocs d’immeubles 12 et 20. Une dame de 80 ans est morte d’un infarctus. Une autre a souffert de fracture. »
Chaviste jusqu’au bout des ongles, dynamique, avenant, chaleureux, José Alejandro Terán est le gouverneur élu de l’Etat de La Guaira. Il raconte : « On dormait. Quand a explosé le premier missile, ma fille m’a demandé : “Qu’est-ce que c’est ?” J’ai répondu : “C’est un tremblement de terre.” Vroum-vroum… arrivent deux autres missiles. Je les vois tomber. Ma fille m’interroge : “Qu’est-ce qui se passe ?” Je la rassure : “Un réservoir d’essence a dû exploser. ” »
L’enfer se déchaîne. Ils pensent très vite qu’ils vont tous mourir. Débute la sarabande des messages. « Ils ont séquestré le président ! » Qu’est-ce que c’est que cette « vaïna » [7] ? L’impérialisme ment toujours, personne n’y croit. Jusqu’à ce que… « Mon Dieu, c’est vrai ! »
Le gouverneur Terán a attrapé son fusil. Le pouvoir populaire est préparé « à ça ». Une direction de défense intégrale a été mise en place. Terán se tourne vers son épouse : « Tu vas partir à la montagne, avec la petite. Je vais juste te dire… Si quelque chose m’arrive, pense que ça en valait la peine. Pense aux programmes sociaux, pense à tous ceux qu’on a sortis de la pauvreté. N’aie pas le moindre doute, María : il en valait la peine ce projet historique qu’on a porté. » Terán marque une courte pause. Ses yeux brillent lorsqu’il reprend son récit. Après avoir saisi la main de la gamine, son épouse lui a murmuré : « Je te comprends. Fais ce que tu dois faire, je prendrai soin de la petite. Sois courageux ! » Ils se sont séparés. « J’ai rejoint mon poste. On a fermé l’’“autopista”, on a fermé toutes les voies d’accès ; tous les “muchachos” étaient à leur poste, dans leur “trinchera” [8] ; à 4 heures du matin, sous les bombardements, on a rétabli l’électricité. »
Chaude lumière de l’après-midi. Vue imprenable sur les montagnes de l’Etat de Lara. Le camion cahote dans la poussière. La route ne vaut guère mieux qu’un chemin de charretiers. Maisonnettes éparpillées sur les pentes, à 1 300 mètres d’altitude, loin de tout, isolées : « parroquia » Yacambú, « municipio » Andrés Eloy Blanco. Lydia Colmenares frissonne : « Ça a été très tendu. En tant que dirigeants de la communauté, on a reçu des instructions sur comment gérer une telle situation. On a réuni les gens, on leur a expliqué ce qui se passait. On a pris les mesures prévues ». »
Bien plus bas, à quarante minutes de là, dans un hangar du secteur La Quebradita de l’agglomération de Sanare, Felix Jiménez pose machinalement la main sur un gros sac de café tout frais cueilli : « On est préparés. Quand sont tombées les bombes, à 3 heures du matin, on est sortis, on a appelé les “muchachos” de la réserve [militaire], on s’est mobilisés. La “milicia” [9], le maire, on était tous là, prêts à résister. »
A mi-chemin entre Yacambú et Sanare, le lieu-dit Quebrada Honda offre un cadre de vie très agréable, sourit Barbara Freites. Eloigné des bruits de la ville. Tranquillité et harmonie, matins ensoleillés que berce le chant des oiseaux. Freites a une cinquantaine d’années. Elle n’a en rien l’allure d’une guerrière. Elle a toujours vécu ici, dans l’odeur des caféiers. Ici, on le précisera, c’est « rouge-très-rouge » – « rojo-rojito ». La révolution joue un rôle fondamental. Le « processus » ne perd pas une élection. Survient cette nuit funeste. « A 2 heures du matin, m’est arrivé un message : on nous attaque, ils ont emmené Maduro. Je n’y croyais pas. Les enfants se sont mis à pleurer. Une tristesse… comme quand est mort Hugo Chávez ! On veut qu’ils nous rendent notre Président. On doit continuer à se préparer physiquement et mentalement. Si on doit défendre le pays, ce sera le fusil à la main, on est prêts. »
« Absolute Resolve »
Les grandes lignes de l’opération sont connues. Elle démarre à la mi-novembre 2025, sous l’égide de l’US Southcom (le Commandement sud de l’armée des Etats-Unis). Depuis août, treize bâtiments de guerre appartenant à l’escadre du navire d’assaut amphibie « USS Iwo Jima » et au groupe aéronaval du gigantesque porte-avions « USS Gerald Ford », dont c’est la première opération, se sont installés au large de la République bolivarienne. Ils y ont mis en place un blocus « total et complet » destiné à asphyxier l’économie du pays. La supposée lutte pour le démantèlement du narcotrafic dans la Caraïbe sert de rideau de fumée. Incluant l’élimination physique des rescapés, la destruction de plusieurs embarcations de présumés narcotrafiquants va faire plus de cent cinquante morts – dommages collatéraux.
Le dispositif monte, notamment à travers la réactivation de la base aérienne de Roosevelt Roads (Porto Rico), où des F-35B des Marines sont positionnés.
Opération « Southern Spear » : décollant de l’armada de l’US Navy, des drones RQ-170 Sentinel pénètrent furtivement l’espace aérien du Venezuela et y collectent des données très précises sur l’organisation de la défense. Au sol, jouissant de complicité(s) de nature pour l’heure inconnue et pouvant inclure le « retournement » de militaires vénézuéliens, le renseignement humain (Humint) cible les comportements et les protocoles de sécurité du président Maduro.
Le coup sera bref, spectaculaire et d’un type apparemment nouveau. Dans la guerre moderne, une grande majorité des systèmes d’armes (communication, navigation, ciblage, etc.) dépend du spectre électromagnétique. Par l’utilisation de moyens électroniques et d’armes à énergie dirigée (laser, micro-ondes, impulsions électromagnétiques) ou antiradiations, l« Electromagnetic attack » (EA) ou « Electromagnetic spectrum operations » (EMSO) permet de perturber, dégrader ou détruire les capacités adverses [10].
Au jour J, plus de cent cinquante appareils – drones, chasseurs, bombardiers – décollent d’une vingtaine de bases situées dans l’Hémisphère occidental (les Amériques, dans la terminologie de Washington). L’armée vénézuélienne est rendue totalement aveugle par le nouveau brouilleur « Next generation jammer » (NGJ), des avions EA-18G Growler de l’US Navy [11]. Conçu pour la suppression et la destruction des défenses aériennes, spécialement des radars à portée étendue – en l’occurrence chinois –, le missile AARGM-ER [12] entre en action. D’autres cyber-attaques mettent hors service le réseau électrique de Caracas, neutralisent les systèmes sol-air russes « Buk 2ME ».
Bombes et missiles explosent sur les points stratégiques : base navale de la Meseta de Mamo (Etat de Vargas) ; port de La Guaira ; base aérienne de Charallave et aéroport de Higuerote (Etat de Miranda) ; antennes du Cerro El Volcán, situées en altitude, dans la périphérie de Caracas ; base aérienne La Carlota, Fort Guaicaipuro et Fort Tiuna (dans la capitale).
Il demeure des zones d’ombre, c’est vrai, dans cette neutralisation express de la ligne de front. On parle – tout comme a paru le confirmer Trump – de l’utilisation d’armes redoutablement sophistiquées, dont un mystérieux « Discombobulator » (« désorienteur ») capable de paralyser les individus [13]. Ce qui reste, pour l’heure, à confirmer. Mais, dix jours après les événements, le député Nicolás « Nicolasito » Maduro, fils du chef de l’Etat, s’exclamera face à un groupe de militants internationaux : « Je ne sais pas si c’est le mot juste, mais je veux dire, la technologie qu’ils ont utilisée… Je pense qu’il s’agissait d’un test, et l’humanité doit le savoir. Il s’agissait d’un test, un véritable test... »
Escortés par des hélicoptères AH-IZ des Marines, ceux du 160th SOAR (Special Operations Aviation Regiment) transportant des unités d’élite de la Force Delta se sont engouffrés dans le couloir sécurisé ainsi créé. Lorsqu’ils se sont posés dans le complexe résidentiel de Fort Tiuna, où résidait le couple présidentiel, un feu nourri les a accueillis. En affrontant les agresseurs, trente-deux Cubains et quarante-huit Vénézuéliens de la garde rapprochée de Maduro ont perdu la vie. A l’exception de la très grave blessure d’un pilote d’hélicoptère, on ne connaîtra pas les pertes de l’unité d’élite américaine, tenues secrètes par Trump & Co.
« On pensait que les marines débarqueraient par la côte, observe à La Guaira le gouverneur Terán. On avait un plan. On savait ce qu’on devait faire pour les affronter. » Plus rien ne se passe. L’opération purement militaire des Yankees est terminée. « Les impérialistes sont venus, ont bombardé et sont repartis comme des rats », commentera quelques jours plus tard, devant nous, le ministre des Communes, Angel Prado. Alors, reprend Terán à La Guaira, « on s’est occupés des deux femmes tuées et de nos quatorze blessés ». En quelques heures, « le peuple organisé » reprend la situation en main. La protection civile intervient. Le conseil communal apporte des réponses aux personnes affectées – y compris aux opposants.
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