TOULON 1942 : "Le vrai déshonneur eût été de livrer intacte la flotte à l'ennemi" Amiral Rogel (chef d'état-major de la Marine)

Le chef d'état-major de la Marine s'exprime sur le sabordage de la Flotte à Toulon, le 27 novembre 1942 - il y a 70 ans.
Il y a 70 ans, le 27 novembre 1942, la Flotte française se sabordait à Toulon, pour ne pas tomber entre les mains des Allemands qui venaient d'envahir le zone dite libre. Cette affaire a fait couler beaucoup d'encre, notamment parmi ceux qui reprochaient à la Marine de ne pas avoir appareillé pour combattre l'Allemagne nazie... comme le firent quand même quelques uns. En 2010, l'amiral Marin Gillier avait publié un article dans lequel il parlait du "déshonneur du sabordage". A l'occasion de cette anniversaire, nous avons voulu interroger le chef d'état-major de la marine (Cemm), l'amiral Bernard Rogel, qui a accepté d'aborder cette question toujours délicate parmi les anciens. Comme on le verra dans cet entretien, le Cemm évite encore de qualifier ce sabordage de "déshonneur."
JDM : Le sabordage de la Flotte à Toulon fut-il un déshonneur ?
Amiral Rogel. Le sabordage de la Flotte n'est que l'aboutissement tragique du plus sombre épisode de notre histoire. Il est la conséquence de l’effondrement moral de l’Etat français qui, à la suite de la défaite, s'est engagé sur la voie du renoncement. En réalité, il s'agit d'une débâcle collective qui ne date pas de 1942 mais bien de juin 1940. Fort heureusement, certains, conduits par le Général de Gaulle, ont refusé cette voie. Je pense en particulier aux hommes de l'Ile de Sein, aux combattants des forces navales libres mais aussi à tous les autres.
Pour revenir à l'évènement proprement dit, je vous invite à réécouter le message du Général de Gaulle qui évoque au micro de la BBC, le 27 novembre 1942 le sabordage de "la flotte de Toulon, cette flotte de la France". Il salue le "réflexe national" des marins français qui leur a évité de collaborer avec l'ennemi. Il stigmatise "le voile atroce que, depuis juin 1940, le mensonge tendait devant leurs yeux".
Le vrai déshonneur pour les marins eut été effectivement de livrer intacte la flotte à l'ennemi, ce qui aurait probablement changé le cours de l'Histoire.
Les marins de Toulon, dont il faut rappeler la situation, cantonnés dans leur port avec un carburant limité, contrôlés par la commission d'armistice, désorientés par l'attaque de Mers el Kebir et ses 1297 marins tués, ont dû faire face à un choix extrêmement difficile. Certains ont choisi d'obéir à leurs ordres qui étaient de ne pas se livrer à l'ennemi en sabordant leurs navires. Ce fut sûrement une décision cruelle quand on connait l'attachement des marins à leurs navires, qui à la fois sont leur maison, leur famille, leur instrument de combat. D’autres se sont illustrés par des actes de bravoure exceptionnelle, comme le capitaine de corvette l’Herminier, qui commandait le Casabianca. Mais quelle que soit leur décision, aucun n'a livré son bâtiment à l’ennemi.
Quoi qu’il en soit, nous parlons ici d'Histoire. Les marins d'aujourd'hui, s'ils n'oublient rien du passé, regardent surtout vers le futur et se préparent avec détermination aux conflits d'aujourd'hui et de demain et, croyez-moi, les enjeux sont nombreux. Ils montrent leur détermination et leur professionnalisme dans toutes les missions qu'ils remplissent quotidiennement à la mer.
JDM. Marc Bloch écrivait que "toutes les guerres nous apprennent qu'il y a des militaires de profession qui ne seront jamais des guerriers". Est-ce toujours vrai ? Et quelles leçons en tirer pour la formation et l'entraînement des marins d'aujourd'hui ?
Amiral Rogel. J’ai beaucoup d’admiration pour Marc Bloch. C’est un grand historien dont les écrits nous servent encore de référence, notamment « l’Etrange défaite », à laquelle vous faites allusion. Il est certain qu'il est toujours difficile de déterminer à l'avance quel sera le comportement de quelqu'un en situation extrême. Une femme ou un homme s'engage sous les drapeaux pour faire la guerre au nom de la nation, pas pour autre chose. Il reçoit le droit exorbitant de donner la mort au risque de sa propre vie. Cela doit être clairement compris par lui-même, par sa famille, par la nation.
Les qualités guerrières sont au cœur de l'état de militaire. Celui-ci est sélectionné, formé, entraîné pour cela. Pour ce qui concerne les marins, il s'agit de déterminer les qualités de commandement de chacun par la sélection d'entrée et par un entraînement axé tout entier vers le combat. Et croyez-moi, et c'est l'ancien entraîneur d'équipages de sous-marins qui parle, on arrive bien à déterminer les qualités et les défauts de chacun. L'aptitude à conduire, selon le grade, une équipe ou un équipage est vérifié en continu tout au long d'une carrière.
Précédemment chargé des opérations à l’état-major des armées et aujourd’hui chef d’état-major de la marine, je peux vous témoigner de la leçon de courage que m’inspire l’attitude de nos soldats, aviateurs et marins. Nous pouvons être fiers de nos armées. Dans un contexte sociétal ou l'on met souvent en avant le confort et le bien-être personnel, nos militaires s’illustrent par un sens de l’engagement, un don de soi pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême, une disponibilité hors du commun et une volonté de servir la communauté au détriment parfois de leur propre famille. Les hommes sont bien sûr tous différents, mais ce sont les valeurs et le sens de la mission qui les rassemblent et leur donnent la volonté de vaincre.
Mais vous faites bien de mentionner cette nécessité de garder notre combativité. Car, pour que cette volonté reste intacte, le militaire a besoin de savoir que le pays le soutient et le pays a besoin d'avoir confiance dans son armée. C’est l'essentiel et c'est le cas aujourd'hui.
Mardi 27 Novembre 2012
Jean-Dominique Merchet
[Merci au Contre Amiral (2S) C. GAUCHERAND]

