#Niger : au-delà de la quête de souveraineté, la responsabilité des élites par Abdoulahi ATTAYOUB

[NDLR : Avec l'aimable autorisation de M. ATTAYOUB, président de la diaspora Touaregue en Europe (ODTE/TANAT) que nous remercions. JLPujo]
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Lyon (France) 03 décembre 2025
Le contentieux opposant les autorités nigériennes à la société française ORANO a connu, ces derniers jours, un nouveau rebondissement. L’un des points de friction porte sur un stock d’uranium détenu par la SOMAIR, filiale d’ORANO basée à Arlit, dans le Nord du Niger, et récemment nationalisée. Mille tonnes de ce stock auraient été acheminées vers le port de Lomé, au Togo, en vue d’être vendues, probablement à la Russie. Une telle opération irait à l’encontre des recommandations de la procédure d’arbitrage en cours, laquelle vise à limiter les conséquences du bras de fer entre ORANO et Niamey.
L’imbroglio judiciaire s’est encore complexifié avec l’intention affichée du Niger d’attaquer ORANO sur un autre terrain, celui de la responsabilité environnementale de la multinationale envers la région et les populations locales. Des déchets auraient été enfouis ou entreposés dans des conditions contraires aux normes habituelles. En s'engageant dans cette confrontation, les autorités nigériennes entendent affirmer la souveraineté du pays sur ses ressources et permettre à l’État de faire valoir des droits qu’il estime bafoués depuis des décennies par l’entreprise française.
Cette démarche comporte toutefois une dimension pour le moins problématique. Le récit mis en avant par Niamey passe totalement sous silence la responsabilité des différents régimes nigériens qui, depuis l’indépendance, ont permis l’installation d’ORANO (anciennement Areva) et accepté ses conditions d’exploitation pendant plus d’un demi-siècle. Cette responsabilité n’apparaît nulle part dans le discours officiel et semble délibérément occultée. Une telle omission risque d’affaiblir considérablement la démarche des autorités actuelles et ne saurait être justifiée par la seule dénonciation d’une « domination néocoloniale ».
Le sort des populations locales n’a, de fait, guère semblé préoccuper les autorités nigériennes au fil des décennies d’exploitation de l’uranium. Beaucoup pourrait être dit sur la faiblesse des retombées économiques pour les communautés concernées et sur l’insuffisance de la prise en charge sanitaire. Des ONG locales, comme Aghir In’Man, et étrangères, telle que la CRIIRAD, ont tenté d’alerter sur la dégradation dramatique de l’environnement et les risques liés à la radioactivité. Mais l’État nigérien n’a pas facilité leur action, et il a longtemps ignoré les avertissements de la société civile.
Il est donc légitime de s’interroger sur la responsabilité d’un État censé protéger sa population, ainsi que celle des dirigeants successifs qui ont laissé perdurer, voire encouragé, cette situation, en dépit du bon sens et d’un minimum de patriotisme. Pourquoi les autorités actuelles n’évoquent-elles pas également cette dimension du problème ? Pourquoi ne pas interroger la marge de manœuvre qu’auraient pu avoir les gouvernements précédents pour mieux défendre les intérêts des populations locales ?
Ignorer cet aspect affaiblit aujourd’hui la crédibilité du discours souverainiste. Le choix sélectif des responsabilités pourrait même s’apparenter à une instrumentalisation d’un problème pourtant bien réel, mais longtemps passé sous silence par l’État nigérien. Il est toujours délicat de dénoncer les manquements d’un partenaire ou d’un adversaire sans reconnaître d’abord l’étendue de ses propres défaillances.
La victimisation d’un pays soumis à une dépendance économique et stratégique ne peut suffire à exonérer les dirigeants nigériens qui, au fil des décennies, ont contribué à façonner, ou à laisser se dégrader, la situation actuelle.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
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