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Hannah Arendt & Le Procès Eichmann : "Hanna ARENDT n'a rien compris" Claude LANZMANN (Volet n°2) !

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Claude Lanzmann : "Hannah Arendt n'a rien compris" - Propos recueillis par 

[Photo : En 1975, Claude Lanzmann prépare "Shoah" et réalise une série d'entretiens avec Benjamin Murmelstein. © Synecdoc/Le pacte]

À Cannes, en mai dernier, son magistral film de 3 h 38 nous avait paru être l'un des plus courts. Près de trente ans après "Shoah",Claude Lanzmann arpente, à 87 ans, une fois encore la mémoire génocidaire, ajoutant un (dernier ?) chapitre à l'oeuvre d'une vie. "Le dernier des injustes" évoque le ghetto de Theresienstadt, un camp de concentration présenté par la propagande nazie comme un paradis juif, et explore le rôle controversé des conseils juifs. Au coeur du documentaire, un extraordinaire entretien inédit, datant de 1975, avec Benjamin Murmelstein, président du Judenrat de Theresienstadt et seul "doyen des juifs" à avoir survécu aux camps. Accusé d'être un traître, banni par sa communauté, ce formidable conteur à l'humour dévastateur y livrait sa vérité. Claude Lanzmann nous donne aussi la sienne sur Murmelstein, Hannah Arendt etSteven Spielberg.

Le Point : Pourquoi avoir attendu trente-huit ans avant d'utiliser cet incroyable entretien, filmé à Rome en 1975, avec Benjamin Murmelstein ?

Claude Lanzmann : Parce que c'était horriblement difficile à faire et que je renâclais devant la difficulté. Il fallait se remettre là-dedans. Cet entretien est le premier que j'ai tourné quand j'ai commencé "Shoah". Murmelstein me fascinait. Il était d'une immense intelligence, très courageux. Et je trouve qu'on l'a traité d'une façon honteuse. Mais je me suis aperçu que je ne pouvais pas l'intégrer à "Shoah", car cela méritait un film en soi. J'y avais renoncé puis, après avoir revu des morceaux, je me suis dit que je n'avais pas le droit de ne pas le faire. Mais cela m'obligeait à y retourner, à revenir à Theresienstadt. Un vrai défi.

Votre film est une vibrante réhabilitation de Benjamin Murmelstein, accusé d'avoir été un "collabo" et qui avait été mis au ban de la communauté juive jusqu'à sa mort, en 1989...

Il a été accusé par des cons, c'est tout. S'il pouvait voir le film de ses appartements du ciel, je serais très heureux. Il a mené une vie très dure, alors même qu'il a été acquitté par les Tchèques de toutes les charges portées contre lui. C'était un homme colérique, gueulard, mais c'était indispensable. Il a quand même sauvé 123 000 personnes quand il était chargé de l'émigration à Vienne.

On découvre un conteur ensorcelant...

C'est ça qui est tellement séduisant chez lui. Il cite "Les mille et une nuits", "Le Petit Chaperon rouge"... Il est d'une intelligence très haute. Il y a une chose qu'il faut comprendre : ces gens-là n'étaient pas des collabos. En France, il y a eu des collaborateurs, qui ont épousé l'idéologie nazie. Les doyens, eux, étaient choisis par les Allemands parce qu'ils étaient des notables. Ils ont été obligés d'exécuter des ordres inexécutables. Les Allemands voulaient les rendre fous, mais ils n'ont pas réussi avec Murmelstein, qui connaissait parfaitement leur psychologie et prévoyait leurs coups. Il est tellement drôle quand il dit qu'il n'est pas le Cid ou Roland furieux, mais Sancho Pança, c'est-à-dire quelqu'un qui a les pieds sur terre. Quand on pense que le grand rabbin de Rome a refusé de l'enterrer ! Un sale type.

Dans votre entretien, Murmelstein, qui a côtoyé le "démon" Eichmann pendant sept ans, donne tort à Hannah Arendt, qui ne voyait en lui qu'un banal bureaucrate...

Cette notion de banalité du mal est profondément stupide. C'est la banalité des propres conclusions de Mme Arendt. Elle n'y a rien compris. Elle a écrit des choses valables, mais pas son livre sur le procès Eichmann à Jérusalem. Le procès en lui-même était d'ailleurs un procès d'ignorants. Ils voulaient du spectaculaire et n'avaient rien étudié. Les juges confondaient Chelm et Chelmno, c'est dire.

Votre film est aussi un rappel sur la réalité du camp de Theresienstadt, près de Prague, présenté comme un ghetto modèle par les Allemands, en fait un "lieu de la mort au ralenti"...

Theresienstadt était un masque qui camouflait les chambres à gaz. Pour moi, Theresienstadt, c'est le sommet de la cruauté et de la perversité nazies. La Gestapo allait trouver de vieilles juives allemandes et leur proposait un "appartement avec vue sur le lac" contre de l'argent. Alors qu'elles se retrouvaient dans des casernes, sous les combles. Un lieu terrifiant.

Certains vous ont reproché votre omniprésence à l'écran dans ce film...

Je ne l'avais pas prévu. Puis je me suis rendu compte que je ne pouvais pas faire un film soi-disant objectif, que c'était une nécessité absolue que j'y apparaisse. Il y a d'ailleurs trois personnages dans ce film : Murmelstein, un personnage qui s'appelle Claude Lanzmann dans les années 70 et un autre Claude Lanzmann aujourd'hui. On me voit à deux âges de ma vie, et il faut pas mal de culot pour faire ça.

Parce que l'on y devine les ravages du temps ?

Je ne pense pas être devenu un monstre quand même. Si vous redites "ravages", je vous casse la gueule...

Qu'est-ce qui différencie alors les deux Lanzmann ?

J'ai fait un grand film qui s'appelle "Shoah", et pas mal d'autres. Mais je suis fondamentalement le même.

Murmelstein a cette phrase extraordinaire empruntée à Isaac Bashevis Singer : "Les martyrs ne sont pas tous des saints." Est-ce la morale du film ?

Il le dit et je suis d'accord avec ça. Quand les gens vivent dans des conditions inhumaines, ce n'est pas ce qu'il y a de plus noble en l'homme qui se manifeste.

Ce "Dernier des injustes", c'est votre dernier film ?

Je ne le sais pas, car je n'exclus pas d'en faire d'autres. Il me semble que je suis très vivant. J'ai réalisé ce film à un âge réel, mais c'est un beau film.

Il y a un dernier plan inoubliable, où, marchant avec Murmelstein à Rome, vous lui prenez l'épaule.

C'est un geste d'affection. Mon film n'est pas complaisant. Je lui pose des questions très dures. Mais j'ai été tout de suite impressionné par sa formidable intelligence. De jour en jour, elle s'est imposée à moi. En mettant ma main sur son épaule, ce n'était pas seulement pour la caméra. C'est pour lui. Je pense que ça lui a fait du bien - et cela lui en aurait fait encore davantage s'il avait pu voir le film.

A Cannes, avez-vous eu le temps de parler au président du jury, Steven Spielberg, dont vous aviez sévèrement critiqué "La liste de Schindler" ?

C'était magnifique. Depuis, j'ai reçu de lui des lettres splendides. Il sort un dossier, prend une lettre et lit. "4 juin 2013. Cher Claude, votre film was a revelation to me. Une leçon sur la manière de sonder l'Histoire avec une franchise sans faille et, en même temps, un voyage splendide et douloureux soixante-dix-huit ans en arrière, un temps que la distance ne peut jamais effacer. Quelques-unes des justifications de Murmelstein m'ont coupé le souffle. En tant que dernier des doyens, il nous a fourni la narration la plus centrale. Vous êtes un cinéaste très doué et vous projetez une nécessaire lumière sur ce trou noir du XXe siècle. Que ferions-nous sans vous ? Most respectfully. Steven Spielberg." C'est pas mal !

Cela vous touche ?

Oui. Et vous êtes le premier à qui je lis ça.

"Le dernier des injustes", sortie le 13 novembre.

SOURCE:

http://www.lepoint.fr/cinema/claude-lanzmann-hannah-arendt-n-a-rien-compris-07-11-2013-1756634_35.php

____

CONCERNANT LE FILM :

Le nouveau film documentaire du réalisateur de SHOAH - NOVEMBRE 2013.

1975. A Rome, Claude Lanzmann rencontre et filme Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, seul  "doyen des Juifs*" à n'avoir pas été tué durant la guerre. 

Rabbin à Vienne, Murmelstein, après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938, lutta pied à pied avec Eichmann, semaine après semaine, durant sept années, réussissant à faire émigrer 121.000 juifs et à éviter la liquidation du ghetto. 

2012. Claude Lanzmann à 87 ans, sans rien masquer du passage du temps sur les hommes, mais montrant la permanence incroyable des lieux, exhume et met en scène ces entretiens de Rome, en revenant à Theresienstadt, la ville « donnée aux juifs par Hitler », « ghetto modèle », ghetto mensonge élu par Adolf Eichmann pour leurrer le monde. On découvre la personnalité extraordinaire de Benjamin Murmelstein : doué d'une intelligence fascinante et d'un courage certain, d'une mémoire sans pareille, formidable conteur ironique, sardonique et vrai.

A travers ces 3 époques, de Nisko à Theresienstadt et de Vienne à Rome, le film éclaire comme jamais auparavant la genèse de la solution finale, démasque le vrai visage d'Eichmann et dévoile sans fard les contradictions sauvages des Conseils Juifs. 

LE DERNIER DES INJUSTES : Bande Annonce 
Le nouveau documentaire de Claude Lanzmann (Shoah, Sobibor, Tsahal...)
Date de sortie au cinéma : 13 novembre 2013

LIRE LE VOLET N°1 - Le film  Hannah Arendt & Le Procès Eichmann : La banalité du mal.

et 

LIRE LE VOLET N°3 - Hannah Arendt & Le Procès Eichmann : "The Defense of a Jewish Collaborator" Mark Lilla in NYRB (Volet n°3)

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