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« Où va la Russie ? » Jean Geronimo (suite 1)

L’héritage soviétique

Tendanciellement, la Russie post-communiste continue à se penser comme puissance mondiale (donc ‘’globale’’) et pour cette raison, s’appuie sur le noyau dur de sa conception stratégique structurée sous le régime soviétique – à partir d’une politique d’influence dans son proche étranger. Thomas Gomart revient sur cet aspect inertiel de la pensée stratégique russe : ‘’Néo-impériale pour les uns, post-impériale pour les autres, la fédération de Russie n’a nullement renoncé à exercer une influence pour promouvoir ses intérêts nationaux. Se pensant et se voulant mondiale, elle englobe désormais son ‘étranger proche’ dans une politique ambitieuse destinée à renforcer ses positions sur la scène internationale’’. En outre, dans le prolongement du soviétisme, la Russie moderne - en tant que système social - est caractérisée par un instinct de survie surdimensionné, qui l’a conduit à privilégier les contraintes sécuritaires dans sa politique extérieure. En ce sens, la stratégie russe est emprunte d’une forte inertie soviétique.

Le poids du soviétisme dans la structuration de l’identité russe reste sensible, car c’est sous le régime communiste que Moscou a existé en tant que puissance majeure, redoutée et respectée dans le monde. Et c’est principalement sous ce régime que la Russie a été considérée comme puissance égale à l’Amérique et, en cela, capable de faire contre-poids à son pouvoir hégémon. Avec justesse, G. Bensimon a ainsi affirmé que ‘’la ligne historique du capitalisme n'a traversé ce pays que sur une période relativement brève, et elle n'y a pas été dominante. Les rapports communistes y sont bien ancrés, le pays est massif, et si sa vocation historique est d'être une puissance mondiale, c'est incontestablement grâce au système communiste qu'elle l'a réalisée’’. Jusqu’en 1991, ce rôle spécifique de la Russie communiste a rendu possible une forme d’équilibre des puissances, structurellement opposées dans une implacable lutte Est/Ouest, mais neutralisées selon une logique de dissuasion nucléaire ‘’no first use’’ – rendant impossible toute première frappe. Car toute amorce de conflit nucléaire serait suicidaire, donc irrationnelle. Cela a été souligné par M. Gorbatchev : ‘’La guerre nucléaire est insensée ; elle est irrationnelle. Il n’y aurait ni vainqueurs, ni vaincus dans un conflit nucléaire généralisé : la civilisation mondiale périrait inévitablement. Ce serait un suicide (…)’’. Arkadi Brich, directeur scientifique d'honneur de l'Institut russe d'automatique, qui a participé à la création de la bombe nucléaire soviétique, est persuadé que l’existence de cette dernière a permis d’éviter une troisième guerre mondiale, inaugurant en quelque sorte une forme de ‘’paix froide’’. Et en ce sens, la Guerre froide a eu une fonction régulatrice implicite dans la stabilité mondiale, empêchant l’émergence de micro-conflits potentiellement menaçants pour cette dernière. Une paix idéologique, en quelque sorte.

De ce point de vue, la fin de la Guerre froide est une variable explicative majeure de l’instabilité géopolitique actuelle, doublement nourrie par la montée des revendications ethno-religieuses et par le retour des mouvements nationalistes – notamment en Eurasie post-communiste. Car cet équilibre (nucléaire) de la terreur - entre l’Est et l’Ouest - surdéterminé par l’idéologie, aurait de facto agit comme un verrou sur les tensions potentielles. La spécificité de ce contexte géopolitique explique, dans le cas soviétique, la primauté de la politique extérieure sur la politique intérieure, dans la mesure où cette dernière est totalement subordonnée à l’impératif de survie idéologique d’un régime structurellement menacé – et encerclé – par le bloc occidental. Gorbatchev, dans son ouvrage-référence, ‘’Perestroïka’’, rappelle cette méfiance naturelle de la Russie face à la puissance militaire de l’Occident : ‘’Nous ne pouvons oublier qu’avant l’ère nucléaire, l’occident a plus d’une fois opéré des incursions sur notre territoire. Et le fait que toutes les manœuvres militaires de l’Otan comportent invariablement des scénarios offensifs envers nous n’est t’il pas en soi éloquent ?’’. Or depuis la transition post-communiste,  la stratégie américaine – sous la direction des Bush, père et fils – a réactivé les vieux ‘’reflexes’’ soviétiques de l’élite dirigeante russe et consolidé, selon J.P. Romer ‘’un sentiment autrement plus profond et permanent chez les russes : celui de l’encerclement par les puissances potentiellement hostiles, qui a constitué une constante dans l’histoire de la Russie.’’ La peur de la menace extérieure est donc profondément ancrée dans l’inconscient russe et par ce biais, dans la rationalité décisionnelle de l’élite dirigeante. En ce sens, l’expansion impériale russe - initiée sous le tsarisme - a une visée fondamentalement défensive, destinée à créer une zone-tampon et relayée, plus tard, par l’idéologie soviétique.

Un trait systémique du communisme soviétique est sa vocation à étendre son idéologie messianique à l’échelle planétaire, comme l’a rappelé Lilly Marcou : ‘’Le communisme, phénomène planétaire qui se confond avec le XX° siècle par sa présence prédominante sur toutes les scènes politiques, fut avant tout une idéologie à vocation internationaliste, soutenue par un mouvement mondial institutionnellement structuré.’’ Dans le cas de l’URSS, cette expansion - qui répond à un véritable besoin organique - visait aussi la création d’une zone d’influence fiable en vue de stabiliser sa domination dans son espace idéologique. Selon Alexandre Zinoviev, cette tendance organique expliquerait pourquoi l’immense Union soviétique - au nom de sa légitimité idéologique - a constitué ‘’après 1945, une grande zone d’influence en Europe de l’Est, modelant à son image cette partie du continent’’. Et une implication de cette prégnance de l’idéologie dans la société soviétique et la constitution de son empire a été de fonder la priorité de son identité internationale sur son identité nationale. En dernière instance, cela explique que la question nationale - et identitaire - en Russie ait été occultée par le rôle historique d’une puissance idéologique globale, revendiquant le leadership mondial. Et cela, au nom de son combat d’avant-garde pour la libération des peuples, car pour reprendre J.F. Soulet, les dirigeants communistes s’étaient auto-proclamés ‘’hérauts d’une idéologie intrinsèquement anti-libérale et libératrice’’.

Ainsi, l’héritage soviétique est énorme. Non seulement il a influencé et ‘’éduqué’’ la mentalité russe dans l’esprit d’une ‘’citadelle assiégée’’, mais il a orienté la politique étrangère russe (en phase soviétique, puis fédérale à partir de 1992) contre un ennemi latent et politiquement opposé, la surpuissante Amérique – symbole supérieur de l’impérialisme, ‘’stade suprême du capitalisme’’ selon l’expression de Lénine. Et au-delà, la prégnance d’une idéologie soviétique universaliste - axée sur une mission mondiale - s’est imposée à toute conscience nationale et à terme, a fini par structurer un ordre social nouveau, lui-même générateur d’un homme nouveau : ‘’l’homo-soviéticus’’. Dés 1965, Che Guevara affirmait que ‘’Pour construire le communisme (…), il faut construire ‘l’homme nouveau’ ‘’. Celui-ci, théoriquement soumis aux normes de l’idéologie communiste, a pour principale mission d’étendre cette dernière à la planète entière, au détriment de l’idéologie libérale qui exerce sur elle une menace permanente. Cette pression idéologique – et militaire – est une constante de la Guerre froide, forme de guerre latente entre deux ordres sociaux avides d’afficher leur supériorité. En définitive, la survie de l’ordre social soviétique a transformé la contrainte de sécurité extérieure en une véritable obsession pour les dirigeants russes.

Sous le régime soviétique, Moscou a structuré une zone de domination idéologique, jouant un rôle sécuritaire indéniable et s’étendant à l’Est européen. Mais dés 1989, la perte des alliés est-européens - qui préfigure celle des républiques soviétiques en 1991- tend à réduire de manière radicale cette zone d’influence impériale. Cela a justifié la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI), à travers laquelle la Russie a essayé de préserver une forme d’influence politique (et économique) à sa périphérie sud, associée à une fonction stratégique (et protectrice) vitale. Désormais, comme le souligne sa doctrine stratégique, la CEI fait partie de ses ‘’intérêts vitaux’’ (dont nationaux) et surtout, de son espace potentiel d’intervention. Autrement dit - dans la continuité soviétique - elle reste la ‘’chasse gardée’’ de la Russie post-communiste et en conséquence, la première priorité de sa politique étrangère. Cette priorité a été explicitement précisée par la nouvelle orientation stratégique de Moscou, amorcée à la fin des années 1990, d’abord sous l’impulsion de E. Primakov - ministre des affaires étrangères de 1996 à 1998, puis premier ministre de 1998 à 1999 - et ensuite, sous celle de V. Poutine : ‘’Les intérêts nationaux de la Russie résident dans la protection de son indépendance, de sa souveraineté, de son intégrité d’Etat et territoriale, dans la prévention d’une agression militaire contre la Russie et de ses alliés (de la CEI : jg)’’.

En 2009, la nouvelle doctrine militaire de Moscou a confirmé ce statut central de la CEI dans sa stratégie de puissance et de recomposition identitaire issue de la phase post-communiste. Et de manière globale, l’efficacité de la politique russe en zone post-soviétique (CEI) déterminera son futur statut international, dans la mesure où un contrôle renforcé de la CEI pourrait être utilisé par Moscou comme levier de son pouvoir dans les instituions multilatérales et par ce biais, de son influence dans la gouvernance mondiale. Cela est mentionné par Anne de Tinguy : ‘’L’avenir de la Russie, de ses positions dans le monde et de son projet de puissance se joue en partie dans l’espace post-soviétique.’’ Or l’espace de la CEI est aujourd’hui au cœur d’une lutte d’influence avec l’Amérique, avide d’affaiblir la puissance russe, dans l’optique finale de contrôler le cœur stratégique de l’Eurasie. Autrement dit, la conflictualité bipolaire de la Guerre froide – sous des formes certes réactualisées – tend à perdurer en Eurasie post-communiste.

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