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DEFENSE : « Ne sacrifions pas notre dissuasion » Par Jean-Pierre Chevènement

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Une main invisible semble guider notre politique militaire. Le général de Gaulle avait voulu que la France assurât par elle-même sa défense. Il l’a bâtie sur la dissuasion et cette doctrine fondée sur un principe de stricte suffisance, étroitement corrélée au souci de l’indépendance nationale. Le général de Gaulle, pour que les choses fussent claires, a fait sortir la France, non pas de l’Alliance atlantique, mais de l’organisation militaire intégrée de l’Otan. Enfin, l’auteur de Vers l’armée de métier s’était bien gardé de supprimer le service national.


Tout cela n’est plus. Le service national a été supprimé sans vrai débat en 1996 et sans profit pour l’équipement de nos forces, bien au contraire. La France vient de réintégrer l’organisation militaire de l’Otan. Notre dissuasion réduite de moitié est fragilisée. Enfin, notre effort de défense s’est relâché et il faut beaucoup de bonne volonté pour asséner qu’avec 30,12 milliards d’euros de crédits budgétaires nous consacrons 2 % de notre PIB à notre défense.


Je crains qu’au nom de l’orthodoxie budgétaire, on ne sacrifie encore une fois notre outil militaire. Il y a un lien logique entre le rétrécissement du format de notre défense et la réintégration de la France au sein de l’organisation militaire de l’Otan. Les pays européens membres de l’Organisation s’en remettent inconsciemment aux États-Unis du soin d’assurer leur défense.

La France, en démantelant son site d’expérimentation de Mururoa et ses usines de Marcoule et de Pierrelatte, a renoncé à développer son arsenal en qualité et en quantité, et cela avant même qu’une négociation ait été engagée pour convenir d’un traité dit cutoff, prohibant la production de matières fissiles à usage militaire. Ce faisant, nous laissons la défense européenne à la veille nucléaire américaine.


Les armes nucléaires tactiques américaines stationnées en Europe vont arriver à obsolescence dans les années qui viennent. Les États-Unis envisagent de les moderniser mais nos amis allemands semblent souhaiter que ces armes soient purement et simplement retirées. Notons que l’accord dit post-Start, qui devrait intervenir dans les prochaines semaines, plafonnera, dans une fourchette allant de 1500 à 1650, le nombre de têtes nucléaires russes et américaines “opérationnellement déployées”. Notre arsenal, plafonné à 300 têtes, dont le tiers est “opérationnellement déployé”, paraît bien peu de chose à côté de ces stocks d’armes gigantesques.


Dans le même temps, il semblerait que la Grande-Bretagne envisage de réduire à trois le nombre de ses sous-marins lanceurs d’engins (SNLE). Une telle décision remettrait en question le principe de la permanence à la mer d’un SNLE. On ne peut évidemment souhaiter que la Grande-Bretagne s’en remette désormais entièrement à la relation spéciale qu’elle entretient avec les États-Unis pour assurer sa défense et celle de ses intérêts. Or, il se pourrait bien que les États- Unis, de plus en plus polarisés par le Pacifique et par l’Asie, se désintéressent de l’Europe. Enfin, on peut craindre l’effet médiatique de campagnes prônant le désarmement nucléaire confondant la perspective, en tout état de cause lointaine, d’un monde exempt d’armes nucléaires et la réalité des arsenaux tels qu’ils existent ou se développent (Chine, Inde, Pakistan). On peut s’étonner de voir deux anciens premiers ministres français, MM. Juppé et Rocard, cautionner cette politique d’illusions.


La vérité est que la France risque d’être isolée en Europe par la conjonction du réalisme américain et du pacifisme européen. On ne peut qu’être surpris de voir que le poste de haut représentant pour la politique extérieure de l’Union européenne a été confié à une militante antinucléaire, madame Catherine Ashton. Le risque est grand que les pays européens se tournent vers un système de défense antimissile américain, éventuellement dans le cadre de l’Otan. Un tel déploiement serait extrêmement coûteux. Il n’est pas compatible avec les moyens dont nous disposons, sauf à remettre en question ceux que nous consacrons à la dissuasion. Enfin, ce bouclier troué serait pour des raisons de délai, de réaction, entièrement dans la main des Américains.


Le prochain sommet de l’Otan à Lisbonne sera l’occasion de pousser ce projet. Avant toute décision sur le “nouveau concept stratégique”, il serait raisonnable de définir plus précisément la menace balistique qui pèse réellement sur l’Europe. La France n’a rien à gagner à entrer dans un système qui sera de toute façon un système américain. Ne sacrifions pas à l’Otan notre autonomie de décision qui va avec notre dissuasion. Plus que jamais le bon sens populaire peut comprendre le sens d’un vieux proverbe: “Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras”.



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