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SUITE - « La solidarité tribale entre talibans Afghans et pakistanais : enjeu majeur de la guerre d’Afghanistan » M. Troudi chercheur à l'IIES

(SUITE)

L’immense frayeur, à Washington et dans d’autres chancelleries, c’est que les islamistes pakistanais, alliés aux talibans, finissent par s’emparer des rênes de l’Etat et mettent la main sur l’arme atomique. La présence aux affaires du président Obama, ne change rien à cette vision américaine des choses. L'avenir semble même plus incertain si les Etats-Unis ne changent pas sa manière d'approcher les dossiers chauds du moment, en un mot en tirer les leçons des erreurs dramatiques et de l'échec de l'ancienne administration. En somme s'orienter vers une vision plus partagée du monde et abandonner leur approche unilatéraliste notamment en matière de conduite de politique étrangère. Robert Gates, le chef du Pentagone ne vient-il pas de rappeler aux soldats américains qui se battent en Afghanistan lors de sa dernière visite le 8 mars dernier, je cite « nous avons des temps difficiles devant nous », sans doute avait-il raison. Les troupes de la coalition aidées par l'armée afghane, devraient lancer cet été, une offensive d'une grande envergure à Kandahar, deuxième grande ville afghane et bastion traditionnel des talibans. Ce sera certainement l'heure de vérité quant à la capacité des forces internationales à réaliser ce pour quoi elles sont en Afghanistan, à savoir débarrasser le pays des talibans et ouvrir une ère nouvelle de paix et de stabilité dans la région. Le risque étant de généraliser la guerre à l'ensemble des tribus pachtounes, soupçonnés d'être le soutien des talibans des deux côtés de la frontière pakistano-afghane (9), majoritaire dans le pays, ce qui peut éloigner peut être définitivement une solution politique et entraîner les forces de la coalition dans une guerre d'usure avec un coût financier et surtout humain inacceptable pour une opinion public lasse d'une guerre à la quelle elle ne voit pas de sortie.

Notes

1) MMA: MUTTAHIDA MAJLIS-E-AMAL(Conseil uni pour l'action) Coalition de six partis religieux, les plus radicaux-parmi lesquels le Islami Tehreek Pakistan (ITP) dont l'idéologie se rapproche de celle des taliban, Jamiat Ulema-e-Pakistan (JUP), Jamiat Ahle Hadith (MJAH), Jamaat-e-Islami (JI), Jamiat Ulema-e-Islam (JUI-F) . C'est une alliance islamiste radicale, opposée au gouvernement fédéral. Proche des talibans Afghans, elle a été élue par réaction à la collaboration du pouvoir central d'Islamabad avec les Américains et les Occidentaux dans la lutte contre le terrorisme. La coalition constitue depuis les élections d’octobre 2002 la 3eme force politique. Acteur en pleine Ascension depuis 2002, elle s'impose comme une coalition avec qui le régime civilo-militaire doit compter. Vice-président du MMA, Qazi Hussain Ahmed proclame la volonté de son parti de supprimer les bases américaines en territoire pakistanais et de faire sortir le pays de la coalition forgée par les États-Unis " contre le terrorisme ", ajoutant qu’il établirait dans les régions qu’il contrôle une " loi islamique totale " sans " jamais accepter la culture occidentale ". La Charia ( loi musulmane) est désormais imposée dans la province de la frontière du Nord-Ouest (NWFP) dont la capitale est Peshawar. Les militants de la plupart des groupes constituant le MMA, surtout les jeunes, ne se distinguent pas fondamentalement de ceux qui, sous les étiquettes des taliban ou d’al Qaida, s’engagent peu à peu dans la lutte armée des deux côtés de la frontière. C'est en grande partie à cause de l'implication et du militantisme de la coalition du MMA, que la La guerre d’Afghanistan a ainsi gagné du terrain au Pakistan et qu'on parle aujourd'hui de talibans du Pakistan.

2) Mollah Omar: de son vrai nom Omar Abdurrahman Ajonzada, est né en 1959 à Kandahar, ville aujourd'hui bastion des talibans afghans. Ce mot est utilisé pour désigner le clergé chiite, chez les sunnites, on utilise plutôt le mot ouléma pour des fonctions similaires. Titre qui désigne une personnalité religieuse, il est surtout utilisé dans l'islam asiatique et notamment du sous-continent indien. En ourdou, au Pakistan et en Afghanistan, ce terme correspond au statut de cheikh. Combattant lors de la guerre contre les Soviétiques où il y perd un oeil, il monta sa propre madrasa après le départ des soviétiques en 1989. Il constitue une petite milice de maintien de l'ordre local, à qui il donne le nom de taliban. A peine constitué d'une soixantaine de militants au départ, le mouvement s'est vite agrandi avec le renfort de centaines puis de milliers de volontaires. De régionale et limitée, l 'ambition du mollah Omar et de combattants talibans devient nationale et politique avec notamment le soutien et du Pakistan et de ses services secrets (ISI). Cette ambition a atteint son apogée pour devenir international sous l'influence de Ben Laden.

3) Les Barelwis constituent avec les Déobandis, les deux principales écoles des « ulama » ( savants musulmans) du sous continent indien. Ecole musulmane mystique, elle est proche du soufisme, née à Bareilly en Inde. Majoritaire dans les zones rurales, l'école Barelwis incorpore certains pratiques culturelles hindoues et accepte le culte des saints. Fondé par Ahmed Riza Khan (1856-1926) à la fin du 19ème siècle, ce mouvement est à la fois le pendant et le rival des déobandis. Les deux écoles ne sont pas de même avis quant au rôle des purs. Les Déobandis sont farouchement opposés aux purs du fait de leur non-respect de la Charia et du soufisme, et voudraient substituer le rôle de ces derniers à celui des « ulamas ». Les Barelwis préconisent la perpétuation des traditions populaires relatives au Soufisme, aux lieux saints et au rôle des purs héréditaires. Ahl-i Sunnat, groupe fondamentaliste non politisé, issu du mouvement des Barelwis, milite à titre d'exemple pour un Islam inchangé, sans recours à un passé idéaliste et accorde une grande importance aux cultes des saints au travers desquels s'exprime l'islam populaire. Le mouvement Barelwis a développé un islam populaire, très axé sur la Sunna du Prophète Mohammad et de ce faite, proche du courant salafiste et wahhabite. Ils ont une dévotion particulière au Prophète Mohammad.

4) Tehrik E Taliban Pakistan: le TTP (Le mouvement des talibans du Pakistan) Ce mouvement est dirigé par le chef tribal Baïtullah Meshud, leader présumé de ce qu'on appelle Al-Qaida au Pakistan. Ce dernier a fait allégeance à Oussama Ben Laden leader incontesté d'Al Qaida. Installé dans les zones tribales, les combattants de TTP, sont essentiellement issus de ces régions à la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan, connues pour être farouchement autonomes. Le nombre de combattants du TTP, oscille entre 3000 et 20.000 hommes, qui bénéficient du soutien financier d'Al Qaida. Son leader Baïtullah Meshud ( donné pour mort dans un raid de drone américain en août 2009) a fédéré une quarantaine de mouvements extrémistes qui sont autant de force de frappe contre le gouvernement et l'armée pakistanaise. Le TTP qui est l'aile politique des mouvements islamistes, qui ont fait des zones tribales leur bastion, dispose de plusieurs factions armées qui utilisent la violence comme moyen de résistance face à l'offensive de l'armée pakistanaise notamment dans le district tribal de Bajur et dans la vallée de Swat.Washington considère qu’al Qaida et les talibans afghans ont reconstitué leurs forces dans les zones tribales pakistanaises grâce essentiellement au soutien du TTP de Baïtullah Meshud. Cette pression américaine se solde par l'interdiction du TTP par les autorités pakistanaises, accusé notamment de l'attentat qui a coûté la vie à Benazir Bhutto et le lancement d'une vaste opération militaire pakistanaise appuyée par l'armée américaine pour déloger les partisans du TTP des zones tribales frontalières avec l'Afghanistan

(5) Al Qaida: Nom donné à un réseau mondial de groupes islamistes plutôt qu’à une simple organisation structurée et puissante. Le nom Al-Qaïda (qui signifie la base en arabe) a été introduit par le gouvernement américain pour décrire un mouvement qui avait pris naissance dans la résistance des moujahedin en Afghanistan. Al Qaida est l'ancêtre du MUK ( Makthab al Khadamat ou le Bureau des services) crée par Abdullah Azzam. A la mort de ce dernier en 1989, un de ces anciens élèves du nom de Ben Laden, lui succède à la tête du MUK. Quelques temps après, Ben Laden transforme le MUK pour lui donner l'actuel nom d'al-Qaida.

(6) Le Pew Global Attitudes Project est une série de sondages d'opinion publique mondiale sur l'état actuel du monde. Plus de 200.000 entretiens dans 57 pays ont été menées dans le cadre de ce groupe de travail. Le projet est réalisé par Andrew Kohut, président du Pew Resarch Center et financé principalement par The Pew Charitable Trust. Depuis sa création en 2001, le Pew Global Attitudes Project a publié 27 rapports importants, ainsi que de nombreux commentaires sur des sujets tels que la vision du monde de l’Amérique et de sa politique étrangère, la mondialisation, le terrorisme, et la démocratisation. Le projet est co-présidé par l'ancien secrétaire d'Etat américain, Madeleine K. Albright, et par l'ancien sénateur John C. Danforth

(7) Médecin egyptien, Ayman al Zawahiri est né en 1951 au Caire dans une famille moyenne, il est un brillant étudiant, plutôt intelligent. Mais l'évolution des événements défavorables à l'Egypte notamment sa défaite cuisante et rapide lors de la guerre dite des Six jours face à Israël, le pousse vers la radicalisation. C'est très jeune à l'âge de 14 ans qu'il rejoint le groupe des Frères musulmans, premier mouvement islamiste formé en Egypte par Hassan al Banna en 1924. Il poursuit cependant ses études et obtient brillament en 1974, le diplôme de docteur en chirurgie Il s'aligne sur les thèses radicales du “jihad islamique égyptien”, qu'il dirigera plus tard. A la tête de l'organisation paramilitaire du Jihad islamique égyptien, groupe actif depuis les années 1970, son idéologie s'inspire de celle des Frères musulmans égyptiens. Il appelle au remplacement du gouvernement égyptien corrompu par un système de Califat et l'application strcite de la Charia ( la loi islamique) en opposition contre je cite al Zawahiri “... l'empire américain et du gouvernement juif mondial”. Il est même arrêté lors des vagues d'arrestations qui ont suivies l'assassinnat de l'ancien président égyptien Anouar Sadate. Il est relaché quelques temps après, faute de preuves. Après avoir travaillé en tant que médecin dans une base militaire de l'armée égyptienne, en 1980, il part exercer son métier de médecin auprès des bléssés et des réfugiés afghans à Peshawar au (Pakistan). Sur place, il rencontre Oussama Ben Laden, qui gère un camp de transit de moujahidins connu sous le nom du (MUK ou Makhtab ul Khdamat ou bureau des services) dirigé alors par le palestinien Abdellah Azzam. A la mort de ce dernier en 1989, Ben Laden s'associe avec al Zawahiri pour tranformer le MUK en organisation qui prendra le nom emblématique d'al Qaida, littéralement la base en arabe. En 1998, al Zawahiri fusionne le Jihad islamique égyptien avec al Qaida. Commence alors une vraie relation d'amitié, de complicité et de concordance de vues entre les deux hommes. Il est considéré comme le médecin personnel de Ben Ladeen et le stratège de l'organisation, à ce titre il est le numéro deux d'al Qaida .Il est connu sous plusieurs pseudonymes comme Aboun Mohammed, Abou Fatima, Abou Abdallah, l'Oustaz (le professeur) ou encore le docteur. Confident de Ben Laden, il forme avec ce dernier les deux figures emblématiques de l'organisation . Homme de lettres, il publie quelques ouvrages parmi les quels on peut citer “la cure pour les coeurs des croyants” (Shifa'Sudur al-mouminin), publié en 1996, “le Front islamique mondial contre les juifs et les croisés en 1998” (qui est un texte co-écrit avec Ben Laden qui constitue un pas important vers l'élargissement du jihad à l'échelle planétaire) . Le 4 mars, il publie sur internet un livre intitulé “l'absolution”, (al-tabri'a) dans lequel il réfute les critiques formulées en 2007 par un de ses anciens fidèles, le jihadiste repenti Imam al-Sharif, aujourd'hui emprisonné en Egypte.

(8) Zone tribale: FATA« Federally Administered Tribal Areas » ou Régions Tribales Fédéralement Administrées. A propos du Pakistan, on entend souvent parler d' « une zone tribale », partie du Pakistan où les Talibans et les hommes d'al-Qaida circulent librement, venant de l'Afghanistan voisin. C'est un secteur auto-administré par la population locale, par conséquent totalement coupé du reste du pays et interdit aux étrangers. La naissance du FATA, remonte à l'empire britannique des Indes. Elles sont situées au Nord Ouest du Pakistan, le long de la frontière avec l'Afghanistan. La population totale est estimée à environ 3.350.000 h (estimation de l'année 2000) soit environ 2% de la population totale pakistanaise. Le FATA est divisé en sept agences que sont: Khyber, Kurram, Bajur, Mohmand, Orakzai, Waziristân du Nord et Waziristân du Sud et en six régions frontalières (en anglais Frontier régions ou FR): FR Peshawar, FR Kohat, FR Tank, FR Bannu et FR Dera Ismail Khan. Les principales villes sont: Miranshah, Razmak, Bajur, Darra Bazzar et Wana. Le chef-lieu des régions tribales est Peshawar. Du temps de l'empire britannique, l'Angleterre exerce peu de contrôle sur ces régions redoutablement indépendantes. Le gouvernement local utilise tantôt la force tantôt les pots de vin pour garder l'accès aux routes et cols stratégiques et néglige le reste du territoire. Ce statu quo est encore d'actualité aujourd'hui. L'administration défectueuse de ces régions voire l'absence totale de l'Etat pakistanais, joue en faveur des talibans en particuliers et des partis extrémistes en général. Régions réfractaires, elles sont régulièrement en conflit avec le pouvoir d'Islamabad à qui elles ne pardonnent pas son alignement sur la politique américaine de lutte anti-terroriste.

(9) Les Pashtouns représentent la plus importante ethnie historiquement, politiquement et numériquement : ils sont douze millions, dont sept du côté afghan et environ six du côté pakistanais. Ils ont par conséquent une disposition naturelle à s'unir contre les mêmes adversaires, qu'il s'agisse des Soviétiques hier, les seigneurs de la guerre de l'Alliance du Nord du commandant Massoud ou encore contre les Américains et les Occidentaux aujourd'hui Ils habitent dans le sud-est de l'Afghanistan et dans le Nord-Ouest du Pakistan. Ils sont également connus sous le nom de Pashtous, Pathans (en ourdou) ou Afghans (en persan. Les Pashtouns, ethnie dominante de l'Afghanistan (50 %), sont vraisemblablement issus d'un même ancêtre qui aurait vécu dans ce qui est aujourd'hui l'Afghanistan. Entre le XIIIe et le XVIe siècle, plusieurs tribus pashtouns émigrent au Pakistan. Musulmans sunnites, les Pashtouns parlent le pachto, qui comporte deux dialectes principaux. Ce sont généralement des agriculteurs (blé, orge, fruits et légumes) et des éleveurs (moutons, chèvres, dromadaires, volailles. Ils sont organisés en plus de cinquante tribus, elles-mêmes divisées en sous-tribus, clans, et sous-clans. Les dirigeants des tribus, (les khans), ont un pouvoir limité. Hospitalité, droit d'asile mais aussi vendetta les caractérisent. Le tribalisme chez les Pashtouns, se définit par le respect d'un code appelé le pashtounwali. C'est un ensemble de règles tribales qui prévaut sur tout autre forme de loi. Ensemble de valeurs qui définit un modèle de comportement à la fois sociale et ethnique. Les Taliban sont essentiellement issus de cette ethnie.

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