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« Biopouvoir : Menaces pour l’Humanité ?» par Jean-Luc Pujo

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La « fin de l’humanité » - la fin de la « Tribu humaine » - a toujours été – tout au long de l’Histoire - un spectre – « LE » spectre - agité par tous les acteurs  religieux, politiques, philosophiques.

La mort de l’Homme, la fin de l’humanité, est aujourd’hui – et plus que jamais depuis un siècle - une possibilité. Une triste possibilité.

Vous vous souvenez de l’annonce sentencieuse de Paul Valery – «Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles»[i] - avant que  l’arme nucléaire permît – plusieurs décennies après - d’envisager la fin même de la planète.

Aujourd’hui, les progrès de la science combinés avec les mécanismes de pouvoir et du « tout Marché » présentent un danger incroyable au moment même où l’humanité connaît un des évènements les plus bouleversants de son histoire : l’humanité vient de décrypter les clés du langage du monde vivant, celui qui a permis de créer l’Homme : la cartographie du génome humain révélé en 1993 par des chercheurs français, avant l’achèvement général du séquençage du génome humain en 2000.

Aucune espèce vivante n’est arrivée à ce stade de développement qui nous donne tout à la fois une clé de compréhension du monde, une clé de compréhension de l’Homme et tout naturellement offre à l’Homme un pouvoir dont nous avons de la peine à comprendre l’immensité et son corollaire, la responsabilité incroyable qui en découle.

Quel poids immense sur les frêles épaules de l’Homme !

C’est à l’aune de cette réalité scientifique - de ce bouleversement historique - que nous devons aujourd’hui imaginer la combinaison diabolique qui pourrait en résulter : le pouvoir, le biopouvoir marié avec malignité avec le Profit.

De cette combinaison, nous le comprenons aisément, découlent d’immenses risques pour le monde, pour l’Humanité.

***

Depuis toujours, la Nature a connu la disparition d’espèces, des mutations… il faut reconnaître que ces disparitions s’accélèrent et suscitent de multiples inquiétudes : pourquoi d’ailleurs l’Homme échapperait-il à un destin aussi tragique que Naturel ?

Quel paradoxe d’ailleurs de voir l’Humanité disparaître au moment le plus sublime de sa quête vers le savoir : comprendre la vie, en maîtriser le langage, toucher au secret des secrets.

Qui ne voit alors que se boucle la boucle ? L’Homme réintégrant le paradis comme lieu du savoir des savoirs : vers la plus pure des innocences ? Qui pour croire une issue aussi favorable ?

De cette combinaison du savoir et de la puissance technologique, de ce mariage entre pouvoir  et recherche d’un insupportable Profit peut alors surgir ce pire, qui nous fait tant peur.

Le Biopouvoir disposant sans limites des dernières découvertes scientifiques, ce peut être, la fin annoncée de l’Humanité après le surgissement d’organisations politiques des plus incroyables.

De toute évidence, pouvons-nous constater simplement que l’avènement du Biopouvoir annoncé par Michel FOUCAULT (Ière Partie) appelle à reconsidérer très sérieusement aujourd’hui l’avenir de l’Humanité (IIème partie)

Ier Partie  - L’avènement du Biopouvoir annoncé par Michel FOUCAULT (…)

La « vie » est devenue une affaire « de » pouvoir, une affaire « du » pouvoir. Telle est la découverte et l’annonce faites par Michel Foucault dès les années « 70 ».

Cette emprise du pouvoir sur la Vie connaît aujourd’hui un développement certain du fait même des découvertes scientifiques. Ainsi pouvons nous constater que le « Biopouvoir » étend son empire (A) renforcé par les récents bouleversements scientifiques et technologiques (B).

A – Le « Biopouvoir » étend son empire …

Michel Foucault montre que le Biopouvoir a pris racine dans le gouvernement des âmes, exercé par les ministres de l’Eglise, sous la figure allégorique du troupeau en quête de berger.

Avec « La Réforme », en Allemagne et en Angleterre, une déconnexion du pouvoir souverain chrétien avec l’Eglise va s’opérer. De cette déconnexion - dont va d’ailleurs résulter la notion de « Raison d’Etat » - va naître une concurrence pour la domination des corps, des populations.

Cette forme de pouvoir a bien sûr évolué – s’exerçant à travers l’Eglise comme l’Etat moderne – à la fois de manière globalisante (le troupeau ou la population) et individualisante (la brebis ou le corps).

Petit à petit, le biopouvoir – dans sa version politique – exercera une emprise sur les êtres humains comme espèce vivante puis sur leur milieu de vie, leur milieu d’existence.

L’hygiène publique, les politiques de régulations des naissances, de gestion de la mortalité sont ainsi petit à petit  saisies par des mécanismes de comptabilité et d’industrialisation visant à gérer le vivant.

L’Hypothèse d’un bio-pouvoir  - c'est-à-dire d’un certain rapport entre le pouvoir et la vie – est exposé par Michel Foucault dans « la Volonté de savoir » et dans les cours contemporains donnés au Collège de France.

Un exemple peut être rappelé pour illustrer ce glissement.

Lorsque la peste se déclarait dans une ville, une série de mesures était données qu’il fallait suivre «  sous peine de la vie »[ii], qui visait à mettre la population sous la plus étroite surveillance possible. La ville et ses alentours étaient fermés avec interdiction d’en sortir. Le territoire mis en quarantaine était partagé en districts, les districts en quartiers puis dans ces quartiers, on isolait des rues. Il y avait dans chaque rue des surveillants, dans chaque quartier des inspecteurs, dans chaque district des responsables de districts et dans la ville un gouverneur ou des échevins ayant reçu, au moment de la peste, un supplément de pouvoir.[iii]

Plus personne ne pouvait circuler, à l’exception des inspecteurs, des soldats, des intendants et des « corbeaux » (ces misérables devant porter les malades et enterrer les morts).

Quotidiennement, les inspecteurs passaient devant chacune des maisons dont ils avaient la charge et chaque habitant devait se présenter à une fenêtre, si possible une fenêtre spécifique pour chacun. Les présents étaient notés. Si quelqu’un ne se présentait pas à la fenêtre, c’est qu’il était malade ou bien mort.

De cette gestion, Foucault déduit que la « Vérification permanente de la vitalité de chacun dans la communauté figée est un des signes de l’émergence de la relation pouvoir/savoir. »

Ainsi, la population est captée par le pouvoir politique qui cherche à en surveiller et à en maîtriser la santé. La ville est immobilisée et la population soumise à un enregistrement continu de son état. Chacun est surveillé, contrôlé en permanence pour maintenir la population à son maximum de vie.

De ces illustrations multiples, Michel Foucault va déduire l’émergence d’une société disciplinaire avec toutes les dérives qui en résultent et qui trouvent alors sa justification avec un certain type de capitalisme.

Michel Foucault précise : l’analyse du fonctionnement réel du pouvoir permet de mettre en évidence une combinaison des catégories de biopolitique et de discipline qui répondent au passage du pouvoir monarchique à un pouvoir bourgeois – en un mot – la mise en œuvre d’une « société disciplinaire » permet de contrôler le plus finement possible, le plus économiquement possible, plus vite aussi, de façon à favoriser le développement économique.

Ainsi, se mettent en place des mécanismes de « régulation » et des mécanismes de « dressage ».

Nous pourrions ici développer - presque à l’infini - tant le sujet se prête à la complexité : le philosophe Maurizio Lazzarato apporte ainsi un éclairage étonnant dans le distinguo opéré entre « population » et « individu-masse » : « Les individus sont devenus des « dividuels » et les masses des échantillons, des données, des marchés ou des « banques » »[iv].

Et cette proposition de Lazzarato : « Les techniques disciplinaires, biopolitiques et du spectacle visent à contrôler le « temps » (forme subjective de la richesse) à travers l’institutionnalisation de la division entre « temps de travail » et « temps de vie »[v].

Et de conclure : « Le fordisme est incompréhensible si l‘on ne prend pas en compte cette dimension. Le fordisme en effet, parvient à articuler discipline et contrôle bio-temporel réalisant l’intégration de la triade corps-population-public dans la triade « institutionnelle » usine-welfare-spectacle. »[vi]

Ainsi pouvons-nous comprendre l’architecture complexe du Biopouvoir qui s’adosse au Capitalisme. Nous verrons plus tard comment il peut se combiner aujourd’hui avec le Marché.

Michel Foucault « va s’attacher à étudier les technologies de pouvoir qui à partir du XVIIIème siècle investissent spécifiquement la vie, c'est-à-dire les corps individuels, objets d’une « anatomo-politique » »[vii] nous dit la philosophe Katia GENEL.

Michel Foucault étudie les mécanismes techniques de ce contrôle à travers les lieux d’enfermement - l’Asile, la prison … - ou les outils de contrôles tel le « panoptique ».

Système subtil de surveillance imaginé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle, le panoptique permet à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci ne puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif doit créer un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus.

Michel Foucault fait de cet outil le modèle abstrait d'une société disciplinaire.

Pour Foucault, « La formule abstraite du Panoptisme n'est plus « voir sans être vu », mais imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque », commente Gilles DELEUZE.[viii]

***

Complexe, l’analyse de Foucault peut être prolongée. Doublement.

Pour Gilles DELEUZE, justement, nos sociétés modernes connaissent un nouveau glissement. Aux sociétés « disciplinaires » -  qui auraient atteint leur apogée au début du XXème siècle - succède actuellement un autre type de société : « les sociétés de contrôles ».



[i] C’est la phrase par laquelle Paul Valéry, en 1919, ouvrait La Crise de l’Esprit ; Œuvres I (1924), Paul Valéry, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1957, chap. La crise de l'Esprit, p. 988

[ii] « Surveiller et punir »  Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1975, p. 197 ;

[iii] « Les anormaux » Michel Foucault, Paris, Seuil, Gallimard, 1999, p.42 ;

[iv] « Pour une redéfinition du concept de Biopolitique » Maurizio Lazzarato, 1997 ;

[v] Ibid ;

[vi] Ibid ;

[vii] « Le biopouvoir chez Foucault et Agamben » Katia GENEL – Penser le corps – revue Methodos – 4-2004 ;

[viii] Gilles Deleuze, Foucault, Editions de Minuit, 1986/2004, p.41 ;

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