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« ORIGINES ET DEVELOPPEMENT DE LA FRANC-MACONNERIE » par Peggy ALBERT

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(XVIIème-XVIIIème SIECLES)

[Cet article a été publié en introduction au catalogue de l'exposition]

Une naissance anglaise :

La Franc-maçonnerie moderne est née dans les îles Britanniques. Elle est issue d'une mutation encore mal connue des corporations médiévales de bâtisseurs. A cette époque, la loge est avant tout une bâtisse adossée à un édifice en construction, un lieu ouvert où les ouvriers se réunissent pour se reposer, se restaurer, ranger leurs outils, parler des problèmes du chantier et préparer le travail du lendemain. La loge est donc liée au chantier : elle naît et disparaît avec lui. On parle alors de « maçonnerie opérative », celle des maçons de métiers.

Au XVIIème siècle, en Angleterre, les loges opératives reçoivent des membres étrangers au métier : notables, pasteurs, savants... qu'on va appeler « maçons acceptés » Cette arrivée importante de maçons acceptés transforme peu à peu la vocation et la nature des loges, d'autant plus qu'à la fin du XVIème siècle, les loges opératives commencent à décliner, par suite d'une baisse du nombre de chantiers de construction. En quelques décennies, les maçons opératifs vont déserter les loges. Seuls vont y demeurer les maçons acceptés.

Parallèlement, dès la fin du XVIIème siècle, à l'initiative d'Isaac Newton, se créent des loges « spéculatives ». Elles continuent d'observer symboliquement les règles du métier et à en utiliser le vocabulaire, la gestuelle et les outils. L'autre apport est celui des élites britanniques, qui dans un même mouvement, développent au XVIIème siècle des « structures horizontales » - la Royal Society, les clubs – et créent des loges. A cette époque, les loges maçonniques anglaises ne se réunissent pas dans des lieux dédiés, mais dans des cafés et des brasseries.

En 1717, quatre loges londoniennes se fédèrent en Grande Loge. Celle-ci est une organisation profondément nouvelle. Beaucoup de ses animateurs, notamment le huguenot français Jean-Théophile Désaguliers (qui sera élu Grand Maître en 1719), entretiennent des liens étroits avec la Royal Society et les milieux newtoniens, qui prônent la tolérance religieuse et l'étude de la nature. En 1721, le pasteur Anderson est chargé de mettre en ordre les archives et de s'en inspirer pour rédiger des Constitutions, qui apportent des innovations capitales, comme d'assurer aux franc-maçons la liberté de conscience, laissant à chacun ses propres opinions.  Le contenu philosophique et moral, dans le contexte de l'époque, est d'une grande tolérance et promet une vision fraternelle, égalitaire et libérale de la société.

une implantation en France au XVIIIème siècle :

La « franche-maçonnerie » s'implante en France vers 1725 dans l'ambiance anglophile et libérale de la Régence. Elle apparaît dans le sillage de Britanniques exilés pour des raisons politiques ou religieuses. Accueillie comme une mode par l'aristocratie, elle s'étend rapidement à la bourgeoisie et s'enracine dans la société d'Ancien Régime. La maçonnerie française n'est pas une simple importation : elle intègre des formes de sociabilités anciennes (confréries de pénitents, compagnies d'archers) qui se fondent dans les nouvelles loges. Une dizaine de loges parisiennes voient ainsi le jour dans les années 1720. Elles reçoivent des patentes de la Grande Loge de Londres. Dans la décennie 1730, des loges se créent également en province. A partir de 1740, la maçonnerie s'étend dans toute la France. Rares sont les villes qui ne comptent pas de loges. Elles sont un lieu de convivialité où, dans l'esprit du siècle, les frères célèbrent la vertu et l'égalité. Des loges féminines d'adoption commencent même à se constituer dans les milieux aristocratiques.

La franc-maçonnerie française recrute au départ surtout dans la noblesse, puis s'ouvre peu à peu au monde des négociants, et marchands, fonctionnaires royaux, juristes, capitaines de navires et officiers militaires. Le gouvernement du cardinal de Fleury cherchera, vainement, à interdire la franc-maçonnerie, y voyant un repaire de jansénistes opposants à la monarchie absolue et partisans de la liberté conscience. Des ordonnances royales vont interdire les réunions maçonniques et la police interviendra plusieurs fois pour déloger des francs-maçons des tavernes où ils se réunissent. Mais les francs-maçons bénéficient d'une tolérance, renforcée par la nomination du duc d'Antin comme Grand Maître en 1738.

Cette même année, la bulle « in eminenti » du pape Clément XII, qui reproche aux francs-maçons leur tolérance à l'égard des autres confessions, interdit aux catholiques de devenir francs-maçons sous peine d'excommunication. Mais la bulle n'est pas enregistrée par le Parlement de Paris, ce qui la rend inapplicable. Elle n'empêche pas non plus le recrutement d'ecclésiastiques, séculiers ou moines, dans les loges.

C'est aussi l'époque ou « les secrets » des maçons sont révélés au public par des livres ou des gravures, et celle du discours d'André-Michel de Ramsey, texte fondateur, qui attribue à la maçonnerie la mission de répandre la philanthropie, une discrétion inviolable, le goût des beaux-arts et les devoirs de l'humanité. Ce programme, nullement politique et social, sera longtemps celui de la maçonnerie française.

La création du Grand Orient :

L'essor de la pratique maçonnique favorise une mutation des mentalités et promeut un modèle de démocratie associative. Elle est pénétrée par les lumières et ses pratiques contribuent à l'émergence d'un esprit philosophique et d'une pensée rationaliste qui influencent toute la société à la fin de l'Ancien Régime. La franc-maçonnerie française connaît un développement important, mais parfois un peu anarchique, qui s'accompagne d'une difficulté à s'organiser. Des tendances s'affrontent, notamment l'une composée de membres de la noblesse, l'autre de maîtres parisiens issus de la petite bourgeoisie.

De 1728 à 1771, la première Grande Loge échoue à s'organiser durablement et à faire reconnaître son autorité. En 1771, à la mort du comte de Clermont, le duc de Chartres – futur Philippe Egalité – devient Grand Maître. Pour mettre fin au désordre qui règne, une assemblée générale de toutes les loges de France est organisée. Elle réunit 400 loges et décide fin 1772 à une large majorité de se constituer en Grand Orient de France (juin 1773), qui introduit deux nouveautés majeures : l'élection périodique des vénérables, jusqu'alors propriétaires à vie de leur patente, et une administration plus structurée

La Révolution française :

La sociabilité maçonnique et le fonctionnement des loges (basé sur la libre discussion et le vote), sapent  la société d'Ancien Régime et préparent le passage de la sujétion à la citoyenneté. A la veille de la Révolution, des loges prestigieuses comme Les Neufs sœurs, Les Amis Réunis ou La Candeur, rassemblent les élites du « parti philosophique ». En province, les maçons sont souvent choisis pour écrire les cahiers de doléances et participer aux élections qui désignent les députés aux Etats-Généraux. Parce qu'ils ont appris dans les loges à réfléchir et à prendre la parole, de nombreux frères sont élus députés de la noblesse, du clergé et du tiers-état.

La franc-maçonnerie ne joua certainement pas le rôle qu'on lui attribua dans la Révolution, mais la rumeur, construite par le clergé qui voulait l'affaiblir (thèse de l'Abbé Barruel), que la Révolution Française était fille de la maçonnerie, est restée profondément dans les mémoires. Parmi les maçons, certains furent aux côtés des révolutionnaires, d'autres, au contraire, choisirent l'exil. En 1793, Philippe Egalité annonce sa démission de la Grande Maîtrise, qui reste vacante, et le Grand Orient cesse son activité : il n'y a plus que 18 loges en 1796. C'est seulement à la fin du siècle, quand la Terreur sera passée, que la franc-maçonnerie se réorganisera.

A partir de 1796, le Grand Orient se reconstitue grâce à  l'action de Roëttiers de Montaleau, qui a sauvé les archives et maintenu une autorité depuis sa prison. Pour plusieurs décennies, le Grand Orient de France unifie la franc-maçonnerie française.

LE XIXème SIECLE : CROISSANCE ET CHANGEMENTS

De 1804 à 1815, le grand Orient est étroitement lié au régime impérial. La bourgeoisie maçonnique soutient Napoléon en qui elle voit un défenseur des acquis de la Révolution contre le retour de l'Ancien Régime et un rempart contre les dérives de la terreur. Elle devient l'un des piliers de son pouvoir et lui fournit les cadres de son régime. Des loges sont baptisées « Saint-Napoléon », « Amis de Napoléon-le-Grand » et Son frère Joseph devient Grand Maître du Grand Orient en 1804.. Le recrutement dans les loges s'est modifié : la petite bourgeoisie d'affaires est prédominante, au détriment des ecclésiastiques et de la noblesse. Dans toute l'Europe, la maçonnerie impériale est l'outil de diffusion des idées nouvelles. Mais les loges regroupent pourtant aussi des républicains et des monarchistes; elles sont donc sous surveillance de la police.

Les maçons ont besoin de bâtiments nouveaux et plus grands pour accueillir un nombre croissant de membres, avec des salles plus spacieuses et plus privées que les tavernes pour exécuter leurs cérémonies. Aussi, des bâtiments achetés par les maçons, ou construits sur mesure, commencent à apparaître. Les maçons commencèrent à appeler leurs maisons maçonniques des « temples », les considérant comme des lieux sacrés où étaient enseignés la Vérité et le Savoir.

La Restauration clôt la période intense de la Révolution et de l'Empire. Dans l'atmosphère de la réaction « ultra », la franc-maçonnerie apparaît comme le conservatoire des idées de 1789. Les loges jouent un rôle croissant dans le mouvement libéral, et bientôt, démocratique et républicain.

Actifs pendant la révolution de juillet 1830, où se distingue la Fayette, les francs-maçons sont vite déçus par Louis-Philippe. Si les dignitaires de l'ordre affichent un soutien à la monarchie restaurée, les loges deviennent progressivement des foyers d'opposition républicaine.

L'échec des libéraux  à partir de 1834 accentue la radicalisation des loges. L'intérêt pour les questions politiques et sociales n'est plus l'exception. A Paris comme en province, les frères débattent des premières théories socialistes : saint-simonisme et fouriérisme. Parallèlement, dans l'ambiance du romantisme, la franc-maçonnerie s'ouvre à l'artisanat et aux élites ouvrières, ainsi qu'aux artisans, aux compagnons et aux ouvriers qualifiés, qui y trouvent un espace de liberté et d'expression. Le nom des loges - « L'Humanité », « Les Amis du Peuple », « La Fraternité des Peuples » - traduit cette transformation sociale et les nouvelles préoccupations.

Le 6 mars 1848, le Grand Orient salue l'avènement de la IIème République en envoyant une délégation à l'hôtel de Ville de Paris, siège du gouvernement provisoire. Le gouvernement compte une majorité de maçons, dont Victor Schoelcher, qui fait aboutir son généreux combat pour l'abolition de l'esclavage. Plusieurs mesures prises sous la pression du peuple de Paris (l'instauration du suffrage universel, le liberté d'association, la garantie de la liberté de la presse et de la liberté de réunion, l'abolition de la peine de mort pour raisons politiques, la création des ateliers nationaux, la proclamation du droit au travail et la réduction de la durée du travail quotidien) sont autant de questions qui ont été abordées dans les loges.

Mais à la suite de l'insurrection du peuple parisien du 23 au 26 juin 1848, durement réprimée (emprisonnements, déportations en Algérie), le pouvoir est repris en main par les conservateurs. Les loges tombent sous le coup des lois qui limitent la liberté de  réunion et de la presse. Elles sont surveillées sur ordre du gouvernement.

En décembre 1851, de nombreux maçons s'opposent au coup d'Etat de Louis-Napoléon. En 1852, la fin de la Deuxième République porte un coup très dur aux dizaines de loges qui avaient ardemment soutenu son idéalisme. S'appuyant sur des groupes sociaux hostiles à la maçonnerie, Napoléon III échoue à renouveler l'alliance de Napoléon Ier avec la franc-maçonnerie. Celle-ci devient même un foyer majeur de l'opposition républicaine pendant tout le Second Empire. Mais, craignant l'interdiction, les dignitaires du Grand Orient se soumettent. Napoléon III impose le prince Murat, son cousin, qui est élu Grand Maître en janvier 1852

A partir des années 1860, la radicalisation du Grand Orient sous l'influence de francs-maçons comme Massol, Gambetta, Jules Simon ou Jean Macé est patente. Les libres-penseurs introduisent le débat sur la laïcité dans les loges. L'église prend alors une position offensive contre la franc-maçonnerie, ce qui renforce l'anticléricalisme au sein de l'Obédience. Sous l'influence du positivisme d'Auguste Comte, le débat sur l'invocation au Grand Architecte de l'univers commence à s'ouvrir. Par ailleurs, à partir de 1860, sous l'Empire Libéral, les loges attirent et rassemblent la jeunesse républicaine. Préparant l'avenir, la maçonnerie devient alors « la République à couvert » à laquelle elle fournira ses futurs cadres.

En juillet 1870, la guerre entre la France et la Prusse éclate. Elle précipite la chute de l'empire.

Le 18 mars 1871, Paris s'insurge et le gouvernement Thiers se réfugie à Versailles. Les francs-maçons soutiennent majoritairement la Commune. Mais les divisions politiques qui traversent la société française traversent également la franc-maçonnerie. Partisans et adversaires de la Commune s'affrontent dans les loges. Des maçons tentent à deux reprises en avril une ambassade auprès de Thiers. Il les reçoit mais refuse toute négociation. Devant cet échec, le 27 avril, les francs-maçons parisiens en assemblée générale décident de manifester officiellement leur soutien au peuple de Paris. Après la chute de Paris, la répression versaillaise n'épargne évidemment pas les francs-maçons : exécutions sommaires, procès, condamnations à mort, déportations frappent ceux qui ont participé à la Commune.

Malgré les attaques dont elle est l'objet, la franc-maçonnerie surmonte les difficultés et la période d'ordre moral qui suit. Les dignitaires du Grand Orient décrètent la reprise des travaux des loges dès le mois d'août 1871. Mais la plupart restent fermées jusqu'en 1872. Les loges qui ré-ouvrent s'interdisent prudemment toute activité politique. Le courant anti-clérical, qui se développe dans tout le pays, inquiète le pouvoir en place. La franc-maçonnerie, qui abrite républicains et libres-penseurs, est particulièrement suspecte. Les francs-maçons se battent sur le terrain de l'enseignement laïque et obligatoire et affrontent également l'église en s'attaquant aux privilèges des congrégations religieuses. Jules Ferry entreprend une réforme scolaire basée sur les principes défendus par le Grand Orient et la Ligue de l'Enseignement : enseignement laïque et gratuit. La loi sur l'instruction obligatoire est adoptée en mars 1882.

A cette date, il y a identification complète entre l'État et le Grand Orient de France. Beaucoup de députés, de sénateurs, de ministres, sont francs-maçons. Le secret d'appartenance n'existe pas, et tout le monde sait que les principaux leaders politiques sont francs-maçons. Durant cette période, le Grand Orient devient un vaste laboratoire d'idées pour la République. Les idées développées dans les loges sont soutenues par les francs-maçons qui participent aux gouvernements successifs et sont défendues et votées à la Chambre par les députés francs-maçons. On parlera de « République à couvert ». Beaucoup de réalisations en portent la trace : les lois sur la santé publique, les enterrements civils, les libertés communales, les libertés syndicales, l'impôt sur le revenu, la liberté d'association, le divorce, l'obtention des congés payés (dont l'idée est adoptée au Convent de 1876), le développement du mouvement mutualiste et coopératif, la protection sociale, les retraites, etc.

LE XXème  SIECLE : EVOLUTIONS, RECONSTRUCTION ET STABILISATION

A la fin du  XIXème siècle, l'évolution des idées au sein des loges modifie les pratiques de la maçonnerie. Les maçons cherchent à estomper la nature judéo-chrétienne des rituels. Parallèlement, le Grand Orient n'arrive plus à regrouper l'ensemble des loges et voit d'autres organisations apparaître. Enfin, à la fin du siècle, les femmes font leur retour dans les loges.

En 1877, à la suite de longs débats, le Grand Orient de France supprime l'obligation de croire en l'existence de Dieu et en l'immortalité de l'âme et affirme la liberté absolue de conscience. Cette décision suscite une polémique dans la maçonnerie mondiale et marque la naissance de la franc-maçonnerie libérale, adogmatique et humaniste, qui rassemble croyants et non-croyants. Différentes controverses suscitent la création d'autres organisations maçonniques. Depuis 1821, le Suprême Conseil de France, à l'origine de la Grande Loge de France en 1894, s'impose progressivement comme l'autre structure maçonnique française. En 1883, la question des femmes en maçonnerie est relancée par l'initiation de la féministe républicaine Maria Deraismes. Celle-ci suscite la création, en 1893, du Droit Humain, mixte et international.

La mise en place du paysage républicain politique et associatif du XXème siècle doit beaucoup à la franc-maçonnerie : création du Parti Radical en 1901, du Parti Socialiste-SFIO en 1905, de la Libre Pensée, de la Ligue des Droits de l'Homme, des syndicats et mutuelles, etc. Elle-même, en retour, y perd en visibilité et commence, après l'échec du Cartel des Gauches de 1924, à s'écarter du jeu politique.

Mais pour la franc-maçonnerie française, le XXe siècle débute avec un scandale qui laissera des traces durables et qui témoigne bien de l'implication de la franc-maçonnerie de l'époque dans la politique: « l'affaire des fiches". Elle débute en 1901 lorsque le général André, ministre de la guerre et franc-maçon, met en fiches les convictions philosophiques et religieuses de quelque 27 000 officiers, pour gérer leur avancement. Les renseignements sont fournis par des centaines de francs-maçons dans tout le pays. En 1904, la presse s'empare de l'affaire. Le scandale est immense et s'achèvera par la démission du Général André.

Déjà affaiblie par la Grande Guerre (1914-1918) et le choix de certains frères de devenir communistes (dont Marcel Cachin, premier secrétaire du PCF), la franc-maçonnerie voit, avec la montée du fascisme et l'hostilité de la franc-maçonnerie anglo-saxonne, ses positions internationales atteintes. Elle est cependant présente – et active – sous le Front Populaire et auprès des républicains espagnols. Toute son énergie est dirigée vers l'action sociale et contre les ennemis de la République. Mais elle ne pourra éviter que se diffuse d'elle une image déformée, la plupart des citoyens la considérant comme une sorte de réseau secret.

Entre les deux guerres mondiales, la franc-maçonnerie française occupe une place majeure dans l'appareil politique de la République et s'implique fortement dans ses combats. Elle sera donc particulièrement touchée lorsque la République s'effondrera face aux troupes allemandes en 1940. La Seconde Guerre Mondiale et la défaite de la France en 1940 vont amener au pouvoir de nombreux « anti-maçons ». Dès le 14 aout, plusieurs lois et décrets vont dissoudre toutes les obédiences. Les locaux sont occupés, les archives confisquées. Avec le soutient actif des autorités allemandes, une campagne de calomnies puis d'extermination est menée (théorie du complot judéo-maçonnique). Une loi de 1941 applique le « statut des juifs » aux francs-maçons. Le film anti-maçonnique «Forces Occultes» est réalisé et projeté à Paris en 1943.

Cependant, la franc-maçonnerie participe courageusement à la Résistance où elle joue un rôle notable. A la Libération, toutefois, tout est à reconstruire. La maçonnerie est exsangue et ne retrouvera ses effectifs d'avant-guerre qu'à la fin du siècle, même si le Général de Gaulle prononce dès 1943 la nullité des lois anti-maçonniques de Vichy.

Héritiers de la maçonnerie de la IIIème République, mais durement éprouvés par les blessures de la guerre, les maçons français adoptèrent dans les années 50 une attitude plus modeste. Toujours préoccupé par les questions sociales, le Grand Orient intervient encore dans différents débats publics, et les gouvernements de la IVème République comportent encore dans leurs rangs plusieurs maçons notoires. Mais, dans un pays où la République est désormais bien établie et où l'influence du catholicisme recule depuis les année 60, la maçonnerie traditionnelle, radicale et anticléricale, n'est plus à l'ordre du jour. Dans une société qui évolue vite, la maçonnerie française se transforme. Ancrée dans ses valeurs fraternelles et humanistes, la naissance de nouvelles obédiences, sa féminisation, transforment sa sociabilité, l'enrichissent d'une culture introspective et spéculative.

Les naissances du Droit Humain et de la Grande Loge dans les années 1890 avaient déjà marqué la fin du « centre de l'union », qui se poursuit avec la création de la Grande Loge Nationale Française en 1913, de la Grande Loge Féminine de France en 1945, de la Grande Loge Symbolique et Traditionnelle Opéra en 1958, ainsi que de nouvelles obédiences mixtes (Grande Loge Mixte Universelle et Grande Loge Mixte de France) dans le dernier quart du siècle. Les « Sœurs » représentent aujourd'hui près du quart des 160 000 membres de la maçonnerie française.

Après le difficile XXème siècle, un double mouvement de réappropriation de la mémoire et de retour à une réflexion prospective touchant aux transformations de nos sociétés est en cours : les loges travaillent, colloques et manifestations se multiplient autour des thèmes de bioéthique, d'écologie, de nouvelles technologies, de refondation du politique et de l'émergence d'une citoyenneté planétaire. Elles retrouvent progressivement un réel dynamisme philosophique et social, entre démarche initiatique personnelle et engagement citoyen.

***

QUELQUES DEFINITIONS...

« Pour le public un franc-maçon

sera toujours un vrai problème

qu'il ne saurait résoudre à fond

qu'en devenant maçon lui-même... »

Abbé Pérau, Le secret des francs-maçons, 1744

La Franc-maçonnerie est une forme d'organisation associative, qui recrute ses membres par cooptation, et pratique des rituels initiatiques faisant référence à un secret maçonnique et à l'art de bâtir. Apparue en Grande-Bretagne au XVIIe siècle puis réorganisée à Londres en 1717, elle se répandit en France comme dans de très nombreux autres pays du monde au début du XVIIIe siècle. Elle s'est structurée au fil des siècles autour d'un grand nombre de rites et de traditions, ce qui a entraîné la création de différentes fédérations, nommées obédiences, qui ne se reconnaissent pas toutes entre elles. Elle se décrit, suivant les époques et les obédiences, comme une « association essentiellement philosophique et philanthropique », comme un « système de morale illustré par des symboles » ou comme un « ordre initiatique ».

La franc-maçonnerie est une société initiatique. L'initiation vise à ouvrir la conscience à une autre réalité, plus subtile, de soi-même et du monde. Elle se veut une nouvelle naissance et met souvent en scène la mort symbolique du récipiendaire. Elle se situe dans un espace qui n'est ni celui de la croyance religieuse, ni celui de l'approche strictement rationnelle.  L'initiation est transmise par une cérémonie rituelle où le récipiendaire passe des épreuves symboliques qui doivent le dépouiller du vieil homme et faire naître en lui un homme nouveau. Le processus initiatique apporte une lumière, propose une lecture et une méthode de travail permettant d'affiner sa connaissance de soi, des autres et du monde.

Pour mener leurs travaux et leurs cérémonies en loge, les francs-maçons usent de décors et d'accessoires symboliques. La mise en œuvre du rituel dans ce cadre si particulier sert à créer un espace séparé des turbulences et des contingences de la vie « profane », afin d'accéder à une meilleure écoute et à une certaine élévation de pensée.

Le parcours d'un franc-maçon est jalonné de grades dont les trois premiers – Apprenti, Compagnon et Maître – sont fondamentaux et communs à toute la franc-maçonnerie. Leur obtention fait l'objet d'une cérémonie selon un rituel propre à chacun.

Les principaux attributs du maçon en loge sont les gants, le tablier et les cordons et sautoirs. Hérités du « métier », ils sont l'emblème du travail, mais aussi un support arborant les symboles des différents grades.

Les « officiers » de la loge sont élus pour la diriger et l'animer. Leurs noms rappellent ceux des confréries médiévales. Le Vénérable Maître (président) est assisté des Premier et Second Surveillants, d'un Secrétaire et d'un Trésorier. L'Orateur est le gardien des règlements, et l'Hospitalier assiste les frères en difficulté. D'autres officiers s'occupent plus spécifiquement du rituel. Au centre de l'Atelier, le Tapis ou Tableau de loge rappelle les principaux symboles. Cette disposition, familière aux maçons, vise à créer une ambiance de recueillement, de méditation et de travail.

Obédience : C'est la fédération qui regroupe, au niveau national, l'ensemble des loges locales. On la connaît en général sous les noms de « Grande Loge » ou « Grand Orient » auxquels on ajoute le pays dans lequel s'exerce sa souveraineté : « Grande Loge Unie d'Angleterre », « Grand Orient de France », « Grande Loge de France »... Dans certains pays comme le France, il y a plusieurs obédiences qui regroupent les loges selon leur histoire ou leurs affinités et qui recouvrent différentes sensibilités maçonniques. L'obédience établit les règles sur la façon de conduire les cérémonies, autorise la création de nouvelles loges... Il n'y a pas de correspondance directe entre rite et obédience. Les loges d'une même obédience peuvent travailler à plusieurs rites.

Loge : La loge est la cellule de base de la franc-maçonnerie. Aujourd'hui, elle rassemble d'une vingtaine à une cinquantaine de « frères » ou de « sœurs ». C'est le cadre dans lequel le franc-maçon vit son engagement maçonnique. Il y travaille avec ses frères ou ses sœurs, y pratique les rites de l'Ordre, y passe les différents grades...

Rite : Au cours du XVIIIe siècle et au début du XIXe, les cérémonies maçonniques ont été fixées de manière un peu différente selon les pays et les milieux maçonniques. La franc-maçonnerie connaît donc plusieurs rites. Ces différences touchent les trois premiers grades (Apprenti, Compagnon et Maître), mais aussi et surtout les séries de hauts grades que l'on pratique après la maîtrise. Les principaux rites sont : le Rite Français, le Rite Écossais Ancien Accepté, et le Rite Écossais rectifié.

Chaque rite a ses rituels, enchaînements codifiés de gestes et de paroles correspondant à un degré.

Grades ou degrés : ce sont les étapes sur le parcours du franc-maçon. Quel que soit le rite pratiqué, les trois premiers degrés sont les mêmes : apprenti, compagnon et maître. Ils sont basés sur les niveaux de qualification des anciennes guildes artisanales du Moyen-Age. Chaque candidat prête serment à chaque degré : il promet entre autres de garder les secrets qui lui sont révélés, et d'obéir aux règles de la franc-maçonnerie. La cérémonie pour acquérir le degré d'apprenti, et donc devenir franc-maçon, s'appelle « l'initiation ». Celle qui permet de passer d'apprenti à compagnon est « la réception ». Enfin, celle de passage au grade de maître est « l'élévation ».

Quelques symboles maçonniques :

L'équerre et le compas : deux outils du métier de bâtisseurs, qui, dans la franc-maçonnerie, sont toujours associés. L'équerre est le symbole de la loi morale. Elle représente la régularité et la perfection des travaux des francs-maçons, mais aussi l'honnêteté, la droiture et la vertu. Le compas est l'image de la pensée, qui peut s'ouvrir ou se fermer.

Le soleil et la lune : ils sont toujours associés car complémentaires. Le soleil représente le principe actif, la lune le principe passif.

Le delta rayonnant : triangle équilatéral au centre duquel est dessiné un œil. C'est l'oeil qui voit tout, qui protège ou qui juge. Pour les francs-maçons, c'est « le Grand Architecte de l'Univers », pris comme principe créateur indépendamment de toute religion.

L'étoile flamboyante : l'étoile à 5 branches est le grand symbole des compagnons au Moyen-Age. Elle est considérée par les anciens comme un symbole de perfection et de beauté. Elle oriente, et indique le chemin à suivre.

***

Peggy ALBERT est directrice du Musée du BITERROIS

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"L'Orient est au Sud, la franc-maçonnerie du Midi du 19e au 21e siècle" - Histoire & Patrimoine

[MERCI à LAURENT]

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Mot clés : peggy ALBERT

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