Tribunes de Philosophes

« Le naufrage linguistique de l’Europe » par Manuel de DIEGUEZ, un des plus grands philosophes contemporains

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Photo : Création contemporaine de la photographe Julee HOLCOMBE - "BABEL revisité"

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M. Giscard d'Estaing remarquait que les Etats-Unis disposaient de l'unité linguistique et que l'Europe se trouve divisée entre plus d'une vingtaine de langues nationales. Et pourtant le problème politique que pose le multilinguisme du Vieux Monde n'est jamais étudié, ni même évoqué, alors qu'il est décisif de se demander comment une unité des mentalités, des volontés et des ambitions pourrait s'exprimer par le canal de Babel.

*

 - La civilisation de Babel 
 2 - Les premiers pas des langues nationales 
 3 - Les voix du simianthrope
 4 - Les langues, les territoires et les dieux 
 5 - Un paradoxe
 6 - Les leçons anthropologiques de la Renaissance
 7 - Brouter les langues sur place
 8 - Les langues et les patries

 *

1 - La civilisation de Babel 

Comment expliquer le désintéressement des grands éditeurs du XVIe siècle, dont aucun ne s'est enrichi et qui ont laissé les colporteurs d'almanachs profiter du premier négoce de l'imprimerie? Eux se sont exclusivement consacrés à la passion de publier les chefs-d'œuvre de la littérature grecque et latine dont on retrouvait peu à peu quelques bribes. Comment ont-ils tenté de redonner un souffle et un éclat à deux civilisations englouties? On a oublié l'étendue du désastre - plus de quatre-vingt dix pour cent de Sophocle et d'Euripide sont perdus.

La découverte de l'imprimerie remonte à 1440, l'année de la naissance de Laurent Valla, mais la première imprimerie française à combattre le tragique de l'irréparable ne date que de 1468. Comment délivrer le public à la paresse intellectuelle à laquelle la piété sert de terreau naturel, comment prendre d'assaut la forteresse aux épaisses murailles des oublieux de la mémoire du monde dont les Alde Manuce, les Waehlens, les Gryphe, les Etienne, les Froben tentaient de faciliter l'évasion de la geôle de leurs dévotions?

Au XIVe siècle, ils se comptaient désormais sur les doigts de la main, les hauts dignitaires de l'Eglise qui se piquaient encore de lire Horace ou Virgile aux côtés des pionniers - les Pétrarque, puis les Marcile Ficin ou les Pic de la Mirandole. La plupart des seigneurs du Moyen Age ne savaient ni lire, ni écrire, tellement la foi fait bon ménage avec les picotins de l'ignorance qu'on lui donne à brouter. Quelle titanesque entreprise de semer sur ce vaste pâturage et en deux ou trois générations seulement une bourgeoisie et une aristocratie d'hellénistes et de latinistes! Et pourtant, au début du XVIe siècle, une masse ardente de néophytes s'était mise à l'école du trésor des six mille adages grecs et latins d'Erasme, qui avaient permis de mettre deux langues oubliées à la mode et de faire bénéficier une Renaissance au berceau d'un snobisme culturel de bon aloi. Mais ce sont principalement les disciples de saint Ignace, un guerrier qui avait eu des ennuis avec l'Inquisition, qui mettront la plume de Cicéron ou de Tacite entre les mains des Descartes et des Pascal et qui formeront les Voltaire et les Corneille à l'école de la République romaine. Le Discours de la méthode que lisent nos écoliers n'est qu'une traduction du latin que nous devons à la plume du duc de Luynes et qui a pris un an de retard sur l'édition de 1636. Pascal écrit en latin à Fermat, parce qu'en mathématiques, "le français n'y vaut rien".

Certes, avec la fondation du Collège de France, François 1er donnera à l'humanisme français le moyen institutionnel d'un enseignement prestigieux, de latin, du grec et de l'hébreu, mais ce secours tardif date de 1530. La Gaule ecclésiale refusera encore tout net qu'on apprît le grec dans les monastères et à la Sorbonne, parce que les retrouvailles des lettrés de la nation avec la langue des Evangiles pouvait saper l'autorité d'une Eglise qui avait sanctifié la bonne traduction latine de saint Jérôme, mais devenue illisible à un clergé d'illettrés que ridiculisera Rabelais.

2 - Les premiers pas des langues nationales 

Gide tentera d'expliquer aux éditeurs français devenus de vulgaires marchands de livres au sein de la civilisation de masse alors sur le point de remplacer la civilisation de la Renaissance, de leur expliquer, dis-je, que sauf malentendu politique, religieux ou sexuel, tout vrai chef d'œuvre demeure nécessairement et longtemps en attente de ses vrais lecteurs, mais que le génie enfante de siècle en siècle un public international immense. Quel commerce paradoxal que celui dont la vocation naturelle est de combattre la cécité et la sottise dans toutes les langues de la terre! Mais un demi-millénaire après la Renaissance, les Nietzsche, les Proust, les Kierkegaard s'éditeront à leurs frais. Faut-il en conclure que le livre du XXIe siècle retrouvera sa tâche originelle de géniteur d'une littérature et d'une philosophie appelées à combattre l'industrialisation de l'écrit et l'extermination de la poésie sur toute la terre, ou bien la raréfaction actuelle du public instruit est-elle d'ores et déjà redevenue aussi dramatique qu'au Moyen Age? Dans ce cas, la difficulté nouvelle dont souffrirait un Occident désormais privé d'élan intellectuel et d'éthique tiendrait à la multiplication inexorable et irréversible des langues locales qu'appelle une diversification des peuples et des Etats devenue nécessaire.

Un auteur latin d'aujourd'hui bénéficierait de l'avantage de s'adresser du moins à tous les latinistes encore éparpillés sur la planète. Mais de remarquables floraisons nationales ont entraîné la ruine définitive du rêve renacentriste: on ne saurait imposer durablement une langue certes universelle, mais ressuscitée à grand peine, aux idiomes nationaux qui piétinaient depuis longtemps aux portes d'une multitude de Républiques des Lettres sur le point de sortir de l'adolescence. La fin du XVIe siècle connaît déjà des traductions de Suétone en "pur toscan". Chaque idiome affichait fièrement son folklore tardivement corseté d'une syntaxe, d'une grammaire et de dictionnaires de plus en plus volumineux.

Dans son fameux De pronuntiatione, Erasme constatait déjà la cacophonie des accents régionaux qui gâtaient un latin artificiellement arraché au tombeau et appris seulement dans les livres. Ce sont les terroirs qui forment les âmes, les intelligences et les rythmes. Une langue unique, vénérable et couverte de bijoux demeure sans défense face aux assauts répétés de la géographie, des climats et des voix. Un idiome ne s'apprend que par l'oreille et l'oreille est un organe territorialisé. Le français est sorti de terre pour ne pas se presser à l'excès. Tacite écrit : proxima pecuniae cura, (Histoires, L. I, chap. XX) Allez rendre cela en dix-neuf lettres ! Même Burnouf traduit en quarante lettres: "Le premier soin fut ensuite de trouver de l'argent". Une langue aussi économe raisonne vite et frappe fort - c'est une langue du glaive et du droit. Les grands traducteurs savent que leur guerre est stérile : on ne transporte pas une littérature dans une autre, on n'habille pas de neuf une vieille souveraine.

3 - Les voix du simianthrope 

Cinq siècles après la cure de jouvence de la raison que nous devons à une aïeule, le latin, les relations que les langues nationales ont entretenues de tous temps avec la psychophysiologie des peuples dont elles sont appelées à faire entendre l'esprit et la voix soulèvent à nouveau la question de la nature juvénile ou tardive de la civilisation européenne. Ce continent fier de son grand âge, mais culturellement au berceau, cherche désespérément ses cordes vocales d'adolescent et, dans le même temps, son destin de vaincu de l'histoire un demi millénaire seulement après la Renaissance le conduit au naufrage précipité de ses timbres Quelle vassalisation accélérée que celle dont une langue étrangère brandit triomphalement le drapeau sur ses terres! Les lecteurs de l'anglais sont à l'école de la lente défaite politique du Vieux Continent. Qu'en est-il du naufrage de l'Europe dans l'indistinction linguistique? Il est instructif de remarquer que le disque de longue durée n'a pas permis le réapprentissage du latin et du grec en raison de l'inguérissable diversité des gosiers de province. Or, cette difficulté frappe désormais les langues vivantes à leur tour.

C'est ainsi que l'Allemagne se demande avec quel accent elle doit enseigner Goethe à Harvard ou à Princeton, parce que cette nation n'a pas su davantage unifier la tonalité et le rythme des Germains que Paris le parler multiface du français populaire. C'est pourquoi l'artifice de faire passer la cadence du latin par des poumons parisiens fait se tordre de rire l'humaniste italien. Quant au grec rythmé par des acteurs français de bonne volonté, on n'imagine rien de plus contrefait. En revanche, un Espagnol dont la langue dit vigesimo au lieu du vicesimo (vingtième), epistola au lieu de epistula (lettre), domicilio au lieu de domicilium(domicile) conserve plus aisément le chant de la langue-mère.

J'ai déjà dit que les idiomes vivants passent par le filtre de l'oreille et que l'oreille du simianthrope se met à l'écoute des plaines, des montagnes, des mers et des forêts. Nous disposons de quelques lignes de Tacite traduites par Jean-Jacques Rousseau. Quel modèle d'imitation d'un style à la fois laconique et poétique ! Mais si vous plantez un cerisier du Japon dans votre jardin, ce ne sera jamais le même que celui auquel le climat et les paysages d'Hokusaï donnent sa place dans une civilisation. La brièveté ciselée de Chamfort, de La Rochefoucauld ou de Vauvenargues n'est pas celle, ferme et naturelle du latin.

Il n'est pas sûr que les Alde Manuce et les Froben auraient été de sûrs détecteurs des jeunes pousses qui, avec les Villon et les Ronsard, feront corps avec le génie de leur nation. Mais les décadences brisent les liens physiques des voix avec leur terre: l'Europe asservie fleure déjà les patois.

4 - Les langues, les territoires et les dieux 

On ne s'interroge pas suffisamment sur la signification anthropologique d'un événement aussi extraordinaire que la résurrection du monopole d'une langue de civilisation unifiée au sein de toute l'intelligentsia chrétienne du XVIe siècle. Et pourtant l'aventure des retrouvailles du monothéisme européen avec un latin dont les dieux étaient morts depuis plus d'un millénaire ne doit pas nous aveugler au point de nous interdire l'enseignement d'une simianthropologie générale dont la portée culturelle se révèlera plus considérable aux yeux des générations futures que celle de la réhabilitation providentielle et tardive des œuvres de la civilisation polythéiste dont le Vieux Monde est issu.

Comment se fait-il que la proclamation ait fait mouche selon laquelle l'univers serait régi par les bons soins d'un régisseur général dont les superstitions imposées à ses laudateurs étaient bien moins démentes que celles des religions fondées sur les immolations d'animaux qu'on offrait en sacrifice à un peloton de divinités spécialisées ? Comment se fait-il que cette unification du ciel ait conduit l'Occident à un naufrage plus spectaculaire de l'entendement naturel du simianthrope que le précédent ? Il faut attribuer à l'ouverture des vannes d'une imagination sans frein la chute de l'empire romain dans un délire cérébral de ce type; le cosmos se changeait maintenant en un asile d'aliénés dans lequel une espèce subitement transportée dans l'éternité s'enfermait tout entière et de sa propre initiative. Les Grecs de sens rassis s'amusaient à raconter les frasques de Zeus ou d'Aphrodite. A partir d'Aristophane, ils ont commencé d'en rire au théâtre, tandis que le récit des élucubrations des théologiens d'une immortalité de bienheureux privés de nourriture et de sommeil défient l'entendement et ne font encore rire personne parmi les hébétés du Dieu nouveau. Maintenant, on faisait massivement emménager nos squelettes dans un jardin enchanté, mais on cherche en vain l'Aristophane des chrétiens.

5 - Un paradoxe 

Et pourtant, par un extraordinaire paradoxe, la Renaissance a fait bénéficier notre espèce d'une autonomie et d'une solidité intellectuelles partiellement retrouvées; mais la modestie même de cette reconquête suffit à témoigner de l'échec du second atterrissage littéraire et philosophique du latin et du grec dans l'histoire du simianthrope. Pourquoi avons-nous été tout soudainement livrés à un naufrage cérébral sans égal? Pourquoi était-il si roboratif d'avoir remis la main sur quelques bribes d'un trésor littéraire et philosophique qu'on croyait anéanti à jamais? Parce que la platitude même des idoles anciennes les rendait moins stupidifiantes que la folie de la nouvelle.

Ce sont nos retrouvailles avec les dieux trépassés, mais locaux d'autrefois qui, à partir du XVIe siècle, ont aidé l'Europe à confesser l'évidence que le génie grec et le génie romain ne s'étaient épanouis que sur quelques arpents et que les langues, même cérébralisées par leur extension tardive sur de vastes territoires ne sont pas faites pour sceller des pactes durables avec des étendues exogènes et mal proportionnées à leur complexion et à leur dégaine. La parole simiohumaine ne jette jamais l'ancre que sur des sols étroits, des climats homogènes et des psychophysiologies constantes. Aucun Phénix n'est éclos du génie de la Grèce asservie et étalée sur un empire trop subitement assoiffé de connaissances scientifiques et philosophiques. On dégrossit en vain les barbares à l'école des penseurs, des mathématiciens et des physiciens des vaincus. C'est pourquoi toute l'éloquence des sophistes et des rhéteurs romanisés ne colportaient hors des frontières de l'Hellade que de maigres recettes de la logique et de la dialectique universelles de la République athénienne. De même, le latin importé des XVIe et XVIIe siècles n'a pas enfanté une seule œuvre rivale de celles d'Horace ou de Virgile.

6 - Les leçons anthropologiques de la Renaissance 

On dira que L'éloge de la folie d'Erasme tranche quelque peu avec la timidité intellectuelle du monothéisme chrétien latinisé; mais les conquêtes de la raison critique du début du XVIe siècle sont demeurées tellement microscopiques qu'il ne faut pas chercher davantage, dans l'ironique apologie de la folie simiohumaine du grand Hollandais, qu'une moquerie amusée des superstitions catéchétiques les plus ridicules des chrétiens de l'époque. L'audace intellectuelle du grand humaniste est ailleurs - dans la Disputatiuncula de taedio et pavore Christi de 1499, par exemple, qui préfigure les radiographies anthropologiques à venir, celles qui mettront en évidence la sauvagerie du meurtre de l'autel des chrétiens. Quant à la langue d'Erasme, le grand philologue retrouve seulement, et à son corps défendant, dirait-on, les balancements de l'éloquence cicéronienne dont il voulait se délivrer; et l'on sait qu'un siècle plus tard, la période de Bossuet demeurera un décalque des cadences de l'auteur des Catilinaires somptueusement reforgées sur l'enclume d'une théologie des vanités de ce monde. Pis que cela: le latin de la Renaissance demeure un artefact. Un vocabulaire outrageusement élémentaire y aide les commentateurs à manier un latin neutralisé. On trouvera de parfaits modèles de cette syntaxe dans les annotations en latin d'école des discours de Cicéron ou des écrits de Tite-Live, de Suétone ou de Tacite publiés du XVIIe au XIXe siècle. Quant au XXe siècle, les notes explicatives de l'édition complète de l'Opus epistularum d'Erasme que nous devons à P.S. Allen à Oxford sont réservées aux seuls latinistes anglophones de la planète.

Pourquoi cet échec du latin même parmi les latinistes professionnels? Pour le comprendre, lisez seulement la traduction du Discours de la méthode du duc de Luynes de 1637 évoquée plus haut et à laquelle Descartes a sans doute prêté la main. Quelle supériorité du gaulois sur un latin appris et demeuré scolaire, quelle fermeté juvénile des démonstrations, quelle vivacité et quelle intrépidité dans la mise en lumière des évidences les plus aveuglantes dont se nourrit le bon sens et la gouaille du français!

7 - Brouter les langues sur place 

Dans ses Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains , Ionesco fait dire à Jean-Marie: "N'est-ce pas du bon français que je parle en ce moment?" - Et il lui est répondu: "Ce n'est pas du vrai français. C'est traduit de l'anglais." Ionesco aurait pu rappeler qu'une langue sans terre est un orphelin de naissance et que le français est une langue qu'il faut apprendre à brouter sur place. Faute de s'enraciner dans un sol, on ne produit jamais que des fleurs artificielles.

Aussi les humanistes de la Renaissance ont-ils commencé par tenter de se donner un sol ; et ils se sont agrippés en vain au seul latin de Cicéron, parce qu'il leur fallait conjurer le risque d'hérésie que couvait toute phrase étrangère au vocabulaire et aux tournures du grand orateur dont Atticus soulignait pourtant les négligences au crayon rouge. Qu'en serait-il d'une langue française devenue aussi mémorable que le latin, mais tellement oubliée que ses érudits ne seraient que des spécialistes de Racine ou de Voltaire, de Victor Hugo ou de Balzac, de Ronsard ou de Villon? Imagine-t-on une civilisation française ressuscitée par des érudits dont les uns auraient appris à n'user que du français de Voltaire, les autres se seraient rendus imbattables à l'école de Racine, les troisièmes ne jureraient que par Victor Hugo, qui a pourtant inventé des centaines de mots nouveaux et qui disait que s'ils n'étaient pas encore français, ils allaient le devenir?

Les latinistes européens, eux, sont tellement devenus des connaisseurs d'un seul auteur ou de quelques-uns qu'Erasme lui-même a peiné sur le latin du premier romantique du christianisme, un certain saint Augustin. Un écrivain français, même d'un talent médiocre sait pasticher Montesquieu, Montaigne ou un Corneille prosateur - on en trouvera de beaux exemples dans les exercices du regretté Paul Reboux. Mais de même que les élèves aux beaux-arts apprennent à copier les toiles de maîtres, des humanistes qui auraient nourri la haute ambition d'enrichir la langue latine de chefs-d'œuvre dignes de Plaute et d'Horace n'auraient produit que des exploits de plagiaires.

Juste Lipse - 1547-1606 - a passé trente ans à étudier la langue de Tacite, dont l'œuvre avait été partiellement retrouvée et éditée pour la première fois en 1515 par un Médicis, le pape Léon X, puis, dès 1517, dans une version améliorée par Alde Manuce. La connaissance que Juste Lipse avait acquise du style du grand historien était telle qu'il avait récrit les livres perdus des Annales à l'aide de Suétone, d'Aulu Gelle et de Dion Cassius. Malheureusement, son glorieux pastiche des Livres VII à X et de la fin du Livre XVI n'a pas été publié et le manuscrit s'est perdu, sinon nous saurions par un pastiche du célèbre humaniste comment Tacite aurait raconté la mort de Séjean, le règne de Caligula et les derniers jours de Néron.

Comment se faire encore entendre de la planète tout entière si le déclin des petits fils d'Athènes et de Rome est devenu le drame trans-national de la modernité et si nous ne disposons plus d'une langue mondiale pour écrire la tragédie de la mort de notre civilisation ? Décidément l'examen anthropologique des conditions de fécondation des langues écrites et universalisables se situe désormais au cœur de la réflexion sur le destin politique du Vieux Monde.

8 - Les langues et les patries 

Puisque les voix portent le sceau d'une identité collective forgée par une terre et un climat, jamais l'Europe n'émettra la musique d'une alliance commune des esprits avec les corps. Quelles sont donc les dernières chances du français ? Un écrivain gaulois ou espagnol s'installait dans le potager de la parole et de la vie latines des Romains sur le même modèle que nos auteurs montent de leur province à Paris. Mais l'Europe des idiomes disposera-t-elle un jour d'un phare cérébral dont l'éclat franchirait les frontières étroites des nations et des langues? L'élan et le souffle d'une identité politique conquérante est-elle à jamais interdite à une Europe compartimentée entre des phonétiques façonnées par des cultures et des territoires distincts? Pour tenter de l'apprendre, interrogeons-nous sur la connaissance spectrographique des relations que les prononciations entretiennent avec les identités nationales.

Les Flamands ont conquis la prospérité économique qui sert désormais de levier politique à leur ambition nationale retrouvée, celle d'imposer leur langue à un Etat, tellement les tonalités territoriales expriment l'homme local au plus profond de son être. C'est pourquoi l'accent des Hollandais flamands diffère de celui de Rotterdam, comme celui de l'italien des Tessinois de celui des Romains.

Les exemples les plus frappants du pacte que les nations concluent avec l'orchestration et la démarche de leur parole ne sont pas seulement ceux, si évidents, de la Catalogne ou du Pays basque ; la Suisse dite alémanique illustre à merveille le fossé qui se creuse entre les peuples et les nations en raison de la séparation entre leur langue de culture et la tonalité d'origine psychobiologique de leurs phonèmes quotidiens. Toute l'intelligentsia de la partie germanique du pays de Guillaume Tell use d'un patois à peine moins étranger à l'allemand littéraire de Cologne ou de Berlin que le provençal du français. Mais les discours au Parlement, les sermons dans les temples, les plaidoiries dans l'enceinte des tribunaux, les cours universitaires sont prononcés dans la langue de Goethe - le patois n'a les honneurs de l'imprimerie que rarement et seulement depuis quelques années. Dans quelle langue va-t-on présenter les nouvelles du pays et du monde à la télévision ou à la radio helvétiques ? Impossible de recourir au dialecte pour la simple raison que celui de Berne n'est pas celui de Zürich et qu'il y a autant d'accents d'un dialecte pourtant globalement partagé que de cantons suisses. Mais la diversité des accents populaires des Helvètes rend le parler de leur langue écrite si lourd et si grasseyant jusque dans la bouche de leurs élites qu'il a fallu faire appel à des présentateurs de nationalité allemande afin de ne pas ridiculiser à outrance le pays aux oreilles du pays de Goethe.

Mais encore une fois, si les Suisses-allemands, comme on dit, s'exprimaient avec l'accent de Dresde ou de Stuttgart, il n'y aurait pas d'Helvétie, si les Vaudois parlaient comme les Parisiens, un C. F. Ramuz n'aurait pas consacré sa vie à tenter de faire entrer le parler des paysans de l'endroit dans la haute littérature française et dans la Pléiade, si les Fribourgeois et les Valaisans parlaient le français de la France citadine et lettrée, la population campagnarde ou provinciale n'aurait jamais réussi à s'intégrer à la Suisse en tant que nation dotée d'une identité vocalisée.

La même aporie caractérise les Etats-Unis: si l'anglo-américain vulgaire n'était pas éructé du fond de la gorge et s'il cessait de jurer avec celui de la reine d'Angleterre, il n'y aurait pas d'identité linguistique nationale du Nouveau Monde. Il y a trente ans encore, on engageait des Anglais de souche à la télévision de Washington, de Chicago, de Los Angeles ou de San Francisco, parce qu'à l'exemple du parler des Helvètes, la langue anglaise n'accède au rang des langues de culture et à l'esprit d'une civilisation de l'écriture que si elle est prononcée avec l'accent d'Oxford ou de Cambridge. Une nation vivante est toujours fondée sur plusieurs parlers, dont les accentuations rustiques et les rythmes paysans ressortissent au folklore; mais si les tirades du Cid ou les vers de Mallarmé faisaient sonner l'accent de la Canebière à nos oreilles, il n'y aurait pas de nation et de civilisation françaises.

Encore une fois, comment faire entendre dans le monde une Europe qui ne disposera jamais plus d'un phare linguistique dont l'écrit franchirait les frontières étroites des nations ? La semaine prochaine, je tenterai d'ouvrir quelques pistes à une interrogation aussi sacrilège. .

le 21 novembre 2010

VISITER LE SITE OFFICIEL du philosophe MANUEL DE DIEGUEZ :

http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/tstmagic/1024/tstmagic/defis_europe/naufrage.htm

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Commentaires

de JLP
Magnifique alerte du Philosophe Manuel de DIEGUEZ ! " Ce sont les terroirs qui forment les âmes, les intelligences et les rythmes. Une langue unique, vénérable et couverte de bijoux demeure sans défense face aux assauts répétés de la géographie, des climats et des voix. Un idiome ne s'apprend que par l'oreille et l'oreille est un organe territorialisé. Le français est sorti de terre pour ne pas se presser à l'excès. Tacite écrit : proxima pecuniae cura, (Histoires, L. I, chap. XX) "
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21 November - 12h35
de Anne-Marie
OUI ! Le génie de l'Homme ne se déploie que dans sa langue propre. Il n'y a pas de génie possible d'une nation dans la soumission ! "Aucun Phénix n'est éclos du génie de la Grèce asservie et étalée sur un empire trop subitement assoiffé de connaissances scientifiques et philosophiques. On dégrossit en vain les barbares à l'école des penseurs, des mathématiciens et des physiciens des vaincus. C'est pourquoi toute l'éloquence des sophistes et des rhéteurs romanisés ne colportaient hors des frontières de l'Hellade que de maigres recettes de la logique et de la dialectique universelles de la République athénienne. De même, le latin importé des XVIe et XVIIe siècles n'a pas enfanté une seule œuvre rivale de celles d'Horace ou de Virgile."
0 approbation
22 November - 21h53
de Paul De Florant
MAGNIFIQUE TEXTE ! "J'ai déjà dit que les idiomes vivants passent par le filtre de l'oreille et que l'oreille du simianthrope se met à l'écoute des plaines, des montagnes, des mers et des forêts. Nous disposons de quelques lignes de Tacite traduites par Jean-Jacques Rousseau. Quel modèle d'imitation d'un style à la fois laconique et poétique ! Mais si vous plantez un cerisier du Japon dans votre jardin, ce ne sera jamais le même que celui auquel le climat et les paysages d'Hokusaï donnent sa place dans une civilisation. La brièveté ciselée de Chamfort, de La Rochefoucauld ou de Vauvenargues n'est pas celle, ferme et naturelle du latin." TEXTE Révolutionnaire ! Totalement visionnaire !
0 approbation
22 November - 22h00

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