Tribunes de Philosophes

MACHIAVEL au paradis (Suite)

8 - L'avenir d'une arme moribonde et l'avenir théologique d'Israël

J'observai, sidéré, le visage attachant du premier philosophe de la politique; et je me disais que cet homme-là avait appris le monde à commenter les dix premiers livres de Tite-Live, comme il le reconnaît lui-même. Or, dans ces premiers livres, le grand historien avait chanté l'avenir glorieux des Romains, mais douté, pour ne pas dire plus, de l'autorité des auspices et de leurs poulets. De plus, ce Voltaire de l'Antiquité avait démontré les ruses des premiers patriciens, qui avaient tué Romulus de leurs mains, puis l'avaient fait dévaler du ciel et lui avaient mis d'exaltantes prophéties dans la bouche afin de donner l'aval des dieux à leur nouvelle puissance sur la plèbe romaine, qui avait besoin de conserver dans le ciel le dieu qu'elle avait adoré sur la terre. Sûrement, me disais-je, ce grand mort a appris, il y avait un demi millénaire de cela, à regarder les hommes et leurs dieux avec les yeux du simiologue. Il reprit d'une voix plus chaude et plus rieuse.

- Voyez la vanité des rodomontades du monde entier à l'égard de la foudre stérile de l'Iran: ce peuple est devenu tellement conscient de ce que l'arme nucléaire n'est qu'un pétard mouillé, mais qu'on ne saurait, pour autant, pousser l'insolence démocratique jusqu'à refuser à une grande nation la dignité suprême de mettre un sabre de bois sur sa hanche et de parader avec un pommeau d'or fixé à la ceinture qu'il aura suffi aux plus ardents des guerriers de Téhéran de feindre au grand jour de renoncer à l'arme d'un prestige de pacotille pour que les partis du centre et de la gauche, saisis d'une sainte ardeur, prennent le relais de la défense tonitruante de ce colifichet de l'honneur national. Voyez la France : elle aussi s'était bien gardée de signer le traité de non-prolifération de l'apocalypse onirique avant d'avoir conquis le prestige de maîtriser une mythologie inutilisable sur un champ de bataille. Les seuls Etats condamnés à renoncer au mythe fascinatoire du jugement dernier sont les vaincus de la dernière guerre: l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Quant à Israël, s'il refuse, lui, de signer son renoncement à une apocalypse pour les singes, c'est seulement parce qu'il lui faut, le pauvre, faire semblant de s'en trouver dépourvu - sinon, comment se donnerait-il le rôle de l'innocent menacé, comment convaincrait-il le monde entier de fermer les yeux sur son expansion territoriale continue en Cisjordanie?

Quant à l'autre stratégie des matamores de leurs gosiers, voyez comme ils courent à l'échec : jamais l'Europe ne demeurerait sous la tutelle d'Israël si l'empire américain renonçait à sa laisse et à son collier, jamais l'Europe ne persévèrerait à susciter l'hostilité des Etats arabes et de la religion de Muhammad dans le monde entier si le Nouveau Monde descendait au fond du gouffre où la chute du dollar le précipitera.

- Mais alors, poursuivis-je, qu'en est-il du rendez-vous de notre espèce avec la logique théologique qui pilote ses gènes?

- Il sera religieux, le drame qui attend le peuple juif, me répondit ce grand homme, parce que, depuis les origines, la théologie est la clé du monde et elle le restera. C'est pourquoi Israël s'est condamné à clouer éternellement la démocratie mondiale sur la croix de son péché originel, celui d'être né du viol des principes universel du droit international au profit . De génération en génération et à son corps défendant, l'Etat hébreu sera, sur tout notre astéroïde, l'épine dans le pied de la civilisation du droit Le rappel lancinant de l'illégitimité d'un Etat fondé sur l'expulsion par la force du peuple palestinien du territoire de ses ancêtres démontrera que mon titre de conseiller en théologie de la démocratie mondiale n'est pas usurpé. Un jour les grands Etats comprendront que notre espèce est en cours d'évolution et qu'il est indispensable de savoir à quelle station-service notre pauvre encéphale se trouve arrêté.

9 - La Palestine, gibet du monde

- Mais dans ce cas, m'écriai-je, comment pouvez-vous soutenir la politique d'un Dieu qui croit dur comme fer qu'il existe - alors que vous savez bien qu'il n'en est rien?

- Vous voulez rire , dit Machiavel en relevant un sourcil amusé. Certes, le personnage majestueusement assis à ma gauche semble une machinerie dont les treuils, les câbles et les ressorts sont aussi visibles que les poulets des augures dont Tite-Live se riait. Voyez comme je fais hocher l'idole du bonnet, voyez comme je lui fais tourner la tête à gauche et à droite à ma guise, voyez comme je lui ouvre et lui ferme les yeux à mon gré. Mais Dieu n'est pas ici, parce que la Florence véritable n'est pas davantage dans les uniformes de ses policiers, dans les robes noires de ses juges, dans l'étoffe et la hampe de ses étendards que Rome dans les poulets du sacrifice et Dieu dans ses ciboires. Vous aurez beau chercher Florence dans ses murailles, ses rues et ses chapelles, jamais vous ne trouverez Florence ailleurs que dans l'âme de ses habitants. Qui est Dieu, qui est Florence, qui sont tous les Etats et toutes les nations de la terre, sinon des personnages intérieurs, des acteurs cérébraux? Et qui fait l'histoire, sinon des héros invisibles et qui existent pleinement de ne pas se trouver dans leur chair et leurs ossements? Et quelle est leur identité, à tous ceux-là, sinon celle de leur éthique?

- Mais alors, répondis-je, comment faut-il traiter de l'existence théologique du genre humain et de son histoire?

- Si Dieu et Florence existent dans toutes les têtes, me dit le Platon de la politique moderne et si la démocratie mondiale est calquée sur le culte d'une Liberté casquée, et si son casque est celui de sa Justice, que vous enseigne cette divinité-là? Voyez comme elle se présente en annonciatrice, en messagère, en prophétesse de l'âme de l'humanité! C'est donc en logicien que je vois Israël clouer l'âme et l'esprit de la démocratie mondiale sur la potence de son reniement du dieu que l'homme s'appelle à devenir à lui-même. Mais voyez comme l'Eglise a renoncé à conquérir le monde le glaive dans une main et la croix dans l'autre; voyez comme la démocratie a fini, elle aussi, par se convertir à son existence intérieure. Combien de temps la démocratie mondiale se laissera-t-elle clouer par Israël sur le gibet de sa propre mort, le gibet de la Palestine?

- Machiavel, Machiavel, m'écriai-je, votre poste de conseiller politique de la théologie mondiale des démocraties est plein d'embûches ! Savez-vous quelle potence vous attend?

- Certes, dit le grand Florentin, j'ai sur les bras tout le poids d'un Vatican des cierges et du pain bénit. Mais je suis un esprit politique; et j'ai appris dans Tite-Live que Rome a péri quand l'âme de Rome est devenue le catafalque des Romains. Les peuples morts ont logé leur cercueil dans leur tête.

10 - Qui va peser le peseur?

- Ah! combien j'aurais voulu poser une dernière question à l'auteur du Prince! Mais en quel coin ou recoin de la scène me serais-je blotti pour observer du dehors le prétendu Créateur du cosmos? Car enfin, me disais-je in petto, si la morale politique est une actrice diablement retorse en ce bas monde et si les gestionnaires de génie de l'identité éthique des peuples se révèlent aussi rusés que Lucifer, leur compère, et enfin, si l'âme que notre planète voudrait rendre éternelle est appelée à comparaître, elle aussi, devant un tribunal de l'intelligence dont les juges se révèlent récusables, comment un Bien et un Mal absolus exerceront-ils la magistrature suprême de juger à leur tour les lois et la Justice d'une divinité toujours impotente ? Ce personnage vaporisé dans le vide n'est-il pas aussi schizoïde en diable que ses deux assesseurs? Qui me fournira la balance à peser sa fausse souveraineté? Quelqu'un se cache-t-il seulement derrière toutes les carrosseries du monde?

Bien avant Nietzsche, saint Machiavel a tenté de donner un regard d'aigle aux hommes d'Etat de son temps. Mais quelle sera la super divinité qui dressera le portrait en pied des trois infirmes du ciel d'aujourd'hui? Pourquoi aucun ne me dit-il, primo, pourquoi les pauvres et les malades doivent se trouver secourus et non plus jetés à la voirie, secundo, pourquoi les vrais Etats doivent s'abstenir de torturer leurs citoyens, tertio, pourquoi toutes les démocraties modernes servent de casernes aux vainqueurs implantés sur leurs territoires depuis la fin de la dernière guerre, quarto, pourquoi le singe cérébralisé se scinde dès le berceau entre ses glaives et son bel canto?

Trop tard. Un appariteur a surgi.

- Le temps de l'audience accordée à votre minusculité est écoulé , me dit-il.

Il ne me restait qu'à remercier le maître de la politique moderne pour la grâce dont il m'avait fait bénéficier .

J'ai déjà dit au lecteur pressé que j'avais engagé un filou d'ange-serrurier pour forcer les portes de l'Eden. A la sortie, mon monte-en-l'air m'a rouvert la porte à deux battants.

Le 9 novembre 2009

Visiter le site Officiel  de Manuel de DIEGUEZ :

http://www.dieguez-philosophe.com/

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