Tribunes de Philosophes

"La Fourmi, le Profit et l'Etat" - Fable - par Manuel de DIEGUEZ, un des plus grands philosophes contemporains

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[Illustration : Le Dieu Mammon]

- A la manière de... -

"La Fourmi, le Profit et l'Etat"

***

Introduction à la fable

1 - La guerre entre la raison et le mythe

Le célèbre attentat du 11 septembre contre les tours du World Trade Center de New-York avait fait commencer la décennie précédente en 2001 seulement. A son tour, la décennie actuelle aura pris un an de retard avec le réveil politique et intellectuel du monde arabe en mars 2011. Mais quels que soient les obstacles que les démocraties rencontrent sur le chemin de leur histoire, la liberté de la pensée leur sert de ressort, tellement elles illustrent les droits de la réflexion logique. C'est que la parole libérée trouve nécessairement son premier champ d'exercice à revendiquer la prééminence de l'individu pensant sur le tribal coutumier. Le droit de raisonner avec une rigueur implacable est sacrilège par définition. C'est dire que la démocratie interdit fatalement l'esprit d'agenouillement à l'égard du pouvoir hiératique dont s’inspire le sacré.

Aussi la renaissance intellectuelle de l'islam conduira-t-elle à une tragédie bienvenue, parce que ni la politique religieuse, ni une morale démocratique dont la vocation est devenue planétaire ne sauraient accepter à titre définitif le principe de prosternation devant des colonisateurs, donc de la légitimation de l'oppression du peuple palestinien par la sainteté démocratique. Comme Israël demeurera un Etat biblique, la guerre entre l'esprit ethnique, donc théocratique, d'une part et l'esprit dialectique de l'autre deviendra internationale. La décennie actuelle sera donc la première qui étendra à la planète entière la guerre entre la raison et le mythe à laquelle le XVIIIe siècle français avait donné le coup d'envoi à l'échelle mondiale.

2 - L'échec du capitalisme mondialisé

Le second axe qui commandera les dix premières années du IIIe millénaire sera celui des affres, sursauts et convulsions du capitalisme. Il y a quinze ans, en pleine vogue des messes du libéralisme à Davos, un titre précurseur faisait le bonheur des libraires, L'Horreur économique de Viviane Forrester. Vingt deux ans après la chute du mur qui sonna le glas du communisme, non seulement le verdict de Karl Marx se trouve conforté, mais il accède à la profondeur anthropologique. On connaît le verdict de l'Esculape des temps modernes: le capitalisme reposant nécessairement sur le culte du profit et ce dernier non moins nécessairement sur la plus-value, il est évident que ce système réclame l'engloutissement continu des bénéfices dans les escarcelles des marchands et des industriels.

Depuis des siècles, ce type d'économie exigeait donc que la production des biens demeurât précieuse et réservée aux possédants. C'est pourquoi, au XVIIe siècle encore, la modernisation et l'enrichissement de la France se sont fondés sur l'essor des industries de luxe - les tapisseries d'Aubusson, la porcelaine de Limoges, le verre de Saint-Gobain : le modèle n'avait pas changé depuis que les riches Romains du premier siècle faisaient venir de Grèce des statues en marbre pentélique et à têtes d'airain.

Mais au XIXe siècle, la production industrielle s'est massifiée, ce qui a entraîné l'universalisation du salariat. Du coup, la plus-value, donc le profit, s'est fondé sur la consommation de biens courants ; et le principe même du fonctionnement élitiste du capitalisme s'est écroulé, puisque l'achat des marchandises même banalisées n'était plus assuré par la seule classe aisée, mais par le peuple tout entier, qu'il a fallu rebaptiser le prolétariat.

3 - La balance à peser nos encéphales

Comment une aporie pithécanthropologique par définition n'appellerait-elle pas le développement d'une science nouvelle, la pithécanthropologie? Puisque les mésaventures du profit se sont révélées viscérales par nature - et cela du seul fait que la chute de l'Union soviétique a démontré à quel point les vices innés du capitalisme sont incurables - il était fatal que l'utopie évangélisante de Karl Marx se révèlerait cautère sur jambe de bois. Mais comment se fait-il que le cerveau actuel de notre espèce en ait conclu, le pauvre, qu'un malade dont les magiciens et les sorciers ne font qu'accélérer le trépas serait en parfaite santé mentale et que, par une conséquence tenue pour logique, aussi bien le profit goulu que son ombre, la plus-value obèse, triompheraient à s'engloutir dans des goussets ventrus? Comment expliquer que les deux poids lourds du moindre coût exprimeraient le cours naturel des affaires d'un monde tenu pour sain d'esprit? Que dire de la prétendue vigueur intellectuelle et de la fausse prospérité de l'égrotant de Karl Marx ? Le trottinement constant de l'humanité sous le soleil exige donc une observation de la masse crânienne des semi évadés actuels de la zoologie.

C'est dire également que les progrès de l'anthropologie critique conditionneront le train d'une espèce demeurée mentalement infirme, mais en quête de lucidité et peut-être guérissable; c'est dire, de surcroît, qu'il nous faudra fabriquer le microscope qui placera sous sa lentille nos boîtes osseuses inachevées. Faut-il désespérer d'un organe censé en cours d'évolution, mais qui se trouve encore livré à des contradictions internes dont le gigantisme n'attire en rien l'attention de notre regard naissant ? Il faut donc se demander en quoi notre œil est demeuré embryonnaire et comment il se trouve en cours de germination.

4 - La langue inconnue des symboles

Le mois de novembre commencera par un constat d'impuissance du G 20 à Cannes. Cet échec sera déguisé ou masqué. Mais pour la première fois dans l’histoire, la jeunesse mondiale s'attaque à la Bastille nouvelle que la classe dirigeante a sécrétée en deux siècles du mythe de la "souveraineté du peuple". Le temps semble venu de faire débarquer la fable dans la géopolitique et dans l'anthropologie scientifique; car il se cache autant de savoir politique dans Esope ou Jean de La Fontaine que dans Machiavel ou Grotius.

Il m'arrivera donc de demander au fabuliste de me prêter sa plume et de me pardonner de mettre si mal en scène le loup, le corbeau, le renard ou la fourmi. Mais on sait qu'à l'instar des évangiles, ce genre littéraire repose sur le modèle de l'allégorie et que l'allégorie règne dans la philosophie de Platon à Nietzsche et d'Epicure à Kafka. Quand les évènements racontés sont symboliques, leur signification s'exprime par signes. Pour comprendre que le narrateur les construit afin que leur irréalité même rende les évènements intelligibles et contraigne quasiment de force le lecteur à les déchiffrer dans l'univers de la raison et de la logique.

Mais comment consulter le symbolique? La Fontaine écrit: "Le récit est menteur, mais le sens est véritable". Mentons donc franchement et spectaculairement afin que le faux contraigne la vérité à se montrer.

Quel ciel à son sceptre vous a-t-il enchaînés, 
Quel maître vous tient-il captifs de ses rets, 
Quel roi récolte-t-il la moisson de vos larmes? 
Je vois votre multitude suer sous le harnais,
Je vois la fatigue fumer
De vos corps affaissés, 
Je vois l'idole qui vous a placés sous son joug.
Ce démon, ce totem, ce fétiche
Sachez que Profit on le nomme.
Coupez seulement quelques têtes des dévots de ce dieu 
Et votre fureur justicière
Sur l'heure le fera trépasser.
Fourmis citoyennes, 
Des dorures de vos rois prenez la relève.
Reléguez au musée la hache, la corde et la potence.
Que se remplissent vos paniers 
De crânes à ras du cou tranchés. 
Héros de votre liberté, 
Jetez dans la poussière et le sang
La dépouille mortelle
De vos monarques d'hier,
Lancez à vos chiens le cadavre de Profit."

Et les peuples de redresser leur échine rouillée,
Et les damnés de la terre de briser du trône et du ciel 
Les chaînes pieusement forgées 
Sur les enclumes du sacré.

II

Las, sitôt qu'à leur propre école
On vit les insectes souverains se changer 
Sitôt qu'en modèles et en maîtres
De leur sainte paresse
La grandeur nonchalante les cloue à leur fainéantise, 
On apprit que tout flatteur 
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Voici qu'à fond de train la masse des courtisans 
Aux peuples du loisir
Apporte son licol. 
L'armée des bréviaires égrène ses liturgies. 
Et déjà montent les litanies 
Du dieu au pas traînant.
Faites reluire la patine des dogmes et de la doctrine,
Faites briller les fermoirs d'un missel de rechange ! 
Alors le peuple du Travail 
Elève ses tabernacles au ciel du dieu Processus.
Au labeur de feu d'un seul homme 
Dix sommeilleux s'échinent, 
La laisse qui enchaîne à leur niche les disciples de la pause 
Est tombée des mains de Profit.

III

Voyez le peloton des fourmis de haut vol
Reléguées aux galères.
Plus d'antennes de génie, plus d'altière solitude.
Chacun au boulot récite ses patenôtres. 
Voyez l'insecte de luxe jeté au rebut. 
Foin du poète vagabond,
Fi des cadences et des voix; 
Au musée les stances du discours, 
A la poubelle les danses et les ors. 
Le soleil du Travail s'est levé 
Sur les bourgeois et sur les princes.
Un astre nouveau du levant au ponant
Trace son chemin de lumière 
Au firmament des moissons 
Du prolétariat victorieux.

IV

Quand les fourmis de gloire se furent appauvries 
Quand leurs châteaux en Espagne 
En poussière furent tombés,
Le Profit, ne se tenant plus de joie, 
Se dit que l'utopie est mortelle aux insectes 
Et que seules sont grasses et prospères
Les cités où la plèbe et la glèbe 
Sous le même harnais réunies
Expient les sottes psalmodies 
Des tyrans du labeur.
Et l'on vit les fourmis chamarrées d'autrefois 
Etaler au grand jour leurs bijoux retrouvés ;
Et la pourpre des Grands d'éblouir la gent formicole 
Piteusement replacée sous le joug de Profit.
" Fourmi debout vaut mieux qu'enterrée", 
Se disaient maintenant 
Les gourmands du farniente à nouveau ficelés 
Aux ramages de Profit.

V

Mais les machineries 
Avaient pris la relève des pattes et des antennes. 
Sur le marché des salaires
On ne trouvait plus, en tous lieux, 
Qu'insectes à ressorts.
Savez-vous, Messieurs du Profit 
Que vos besogneuses mécaniques
Sont plus ambitieuses, assurément, 
Et plus ardentes au travail, je le jure,
Que toute l'armée pattue d'autrefois ? 
Alors les géants du vorace
Pour le salut du monde et de leurs escarcelles
Tinrent sur l'Olympe un solennel conseil :
" Décidément, dirent-ils à leurs goussets, 
Nos fourmis de fer et d'acier se jouent de nos bienfaits. 
Comment répandrons-nous sur un marché tari 
De nos automates les produits 
Si leur chair et leur sang au rebut jetés
Livrent à un marché sans acheteurs
Le flot préfabriqué
De l'invendable ? 
Comment, au royaume d'un Crésus infertile,
Mettrons-nous dix fois dans nos poches 
Le coût de nos fabrications ? 
Accordons à toutes les fourmis de la terre
L'achat à usure de nos grâces avares, 
Afin qu'au détriment de leur maigre pitance
Leur salaire à son tour emplume et déplume 
Sous la meule de nos prêts dévorants. 
Ainsi fut conclue et signée sur les cinq continents 
La traite du bétail de Profit. 
Et les rois couronnés de créances
De s'affairer aux guichets du troupeau. 
Mais lorsque la guerre à mort 
Entre les emplois et les estomacs
Eut asséché du crédit le pactole,
Adieu veaux, vaches, cochons, couvées, 
Adieu tire-lire et cassettes,
Les pots au lait de Perrette 
Tristement sur le sol s'entassaient.
Et l'oisiveté forcée des insectes 
Entraînant partout la mévente, 
Et la mévente entraînant l'oisiveté en retour, 
On vit la roue de la richesse et de la misère
En un éternel tourniquet du ciel et de l'enfer
Girer sans fin sous le soleil éteint
Du Profit déconfit.

VI

Puis le gouvernement des fourmis affamées 
A la loi des marchands se convertit à son tour.
Au comptoir des échoppes,
Sur toute marchandise achetée ou vendue, 
Leur Etat préleva de si gras bénéfices
Que taxes, timbres, charges, impôts, corvées,
Ne remplirent plus la panse
Des pesantes Républiques. 
Privilèges, prérogatives, apanages 
Du monstre aux mille griffes à l'infini s'étendirent.
Et le laboratoire du néant 
Qu'on appelle l'immensité
Se mit à boire l'Océan des écus de papier. 
Comment payer sur toute la terre habitée
Les traites du Titan assoiffé ?
Comment rembourser l'or
Dont se gonflaient les Hercules de la Bourse? 
Comment financer le rang, le prestige et les armes de l'insecte, 
Et ses forteresses, et ses garnisons et ses arsenaux,
Et ses écoles, et ses canons, et sa flotte,
Et ses temples, et sa magistrature, et ses hôpitaux,
Et ses juges, et ses palais, et ses régiments
Dont la pompe escaladait à prix d'or
Les pentes de l'Hélicon?

VII

La fourmi est un insecte fort sage
Nous enseigne le poète. 
Des pièges que son destin lui tend 
Serait-il moins instruit que maître Corbeau ou Cigale la baronne? 
Les pédagogues du lièvre et de la tortue 
Débarquent à l'instant 
Dans l'arène des nations
Laissons-les quelques instants 
Affûter leur enseignement. 
Songez que vingt-cinq siècles seulement 
Apprennent aux peuples de la terre
Les heurs et les malheurs 
Du peuple souverain. 
Le dieu Liberté a déposé sur leur tête
La tiare de la Justice
Et la couronne de la Vérité. 
Patience, citoyens, 
Depuis qu'à Athènes Alcibiade réfuta Périclès,
De la clepsydre de Chronos peu de siècles ont coulé.
Apprenez que la démocratie est un vaisseau
Plus chargé à ras bords que la barque de Charon. 
Apprenez que la planète de la Liberté,
Dans les plis de son drapeau étranglée
Voit le Profit dévorer les enfants du Profit.
Comment remédier à tant de maux et de malheurs ?

VIII

La fourmi est laborieuse, ingénieuse et instruite en malices. 
Qu'elle confie sa tâche à ses pattes ou à ses antennes, 
Il n'est souci ou tracas qui la puissent égarer 
Mais la variété de ses formes et de ses couleurs
Rend cet animalcule tellement désordonné 
Que jamais ni l'ordre, ni l'anarchie 
N'ont raison de ses trottinements.

Donnons notre langue au chat et au bon La Fontaine. 
Seul le fabuliste nous tirera de là.

Le 23 octobre 2011

  Visiter le site officiel du philosophe Manuel de Diéguez

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