Osons le dire

LANGUE française : "Genèse et force en France de l’emprise anglo-américaine." par Albert SALON, ancien ambassadeur

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Paris, le 22 octobre 2019

Beaucoup d’États-uniens aiment la France qui les aida à se rendre indépendants. Elle reste pour nombre d’entre eux une importante puissance cultuelle attrayante et inspirante. Et nous Français savons reconnaître la générosité de tant de personnalités, fondations, universités et entreprises des États-Unis sans lesquelles de grandes institutions culturelles (Versailles, Louvre), et tant d’autres joyaux de notre patrimoine ne jouiraient pas de leur éclat actuel.

Mais « en même temps », l’État profond d’outre-Atlantique n’a pas attendu Donald Trump pour affirmer : « America first ». Au milieu du 19ème siècle Herman Melville exprimait la mentalité anglo-saxonne protestante « Wasp » : « Nous sommes un peuple élu, l’Israël de notre temps ». Un peuple dont la « Manifest destiny » était de guider l’humanité, comme le réaffirmait récemment G.W. Bush. Messianisme quasi biblique à teinture hébraïque qui trouvait en face de lui, en Europe, l’universalisme français d’origine catholique, recyclé dans l’idéologie de la Révolution et de la République extensible.

Entre ces deux civilisations, ces deux pays alliés, frères d’armes, amis, mais en même temps rivaux, rudes concurrents, voire ennemis, l’affrontement séculaire continue, ponctué par divers évènements politiques connus, le moins présent dans la mémoire collective étant, en 1944, à la Libération, la tentative de Washington de mettre la France sous administration américaine par l’ « AMGOT », ce que de Gaulle sut prendre de vitesse en installant ses commissaires de la République.

Affrontement traduit dans le domaine linguistique ponctué lui aussi par des évènements et évolutions très importants, mais moins connus. Ainsi l’anglais :

- est devenu, en 1919 au traité de Versailles, langue diplomatique concurrente ;

- a, favorisé par notre « étrange défaite » de 1940 et son rôle de langue des principaux vainqueurs (hors URSS) de la guerre, été très dominant dans le réseau des grandes institutions internationales créées sous forte influence états-unienne en 1944-45, puis en 1949 avec l’OTAN ;

-s’est progressivement imposé comme langue officielle très dominante des institutions européennes à partir de l’adhésion à la CEE du Royaume-Uni, puis des entrants ultérieurs ; à la faveur aussi de l’atonie de nos gouvernements ;

- a été porté par des politiques culturelles étatiques très actives, voire agressives, des puissances anglophones, surtout des États-Unis qui ont, après la guerre, déployé une puissante politique culturelle extérieure, de « soft power ». Ainsi en 1946-47, une contrepartie importante au Plan Marshall fut l’engagement des États bénéficiaires de projeter sur leurs écrans un minimum de 30% de films produits à Hollywood. Pour la France, ce furent les accords Blum-Byrnes. Captation de notre jeunesse qui rappelle la légende allemande du joueur de flûte de Hameln.

Certes, l’Empire donne de plus en plus des signes de fort affaiblissement. Mais il garde une puissance redoutable, et la conscience même de l’affaiblissement le porte à accentuer la pression sur ses vassaux – la France est redevenue vassale de fait depuis 1974 - pour les maintenir tels le plus longtemps possible.

Le français, partout, en a beaucoup souffert. Presque achevé par un étranglement opiniâtre et efficace au Canada (hors Québec et Nouveau-Brunswick) ; savamment grignoté au Québec où le bilinguisme français-anglais progresse en défaveur du premier ; presque chassé en Flandre belge par les Flamands qui lui préfèrent l’anglais, et surtout savent, eux, défendre et imposer leur langue flamande ; progressivement remplacé par l’anglais dans les écoles publiques des cantons alémaniques de Suisse; remplacé dans les institutions UE par l’anglais devenu  officiel quasi-unique. Même en Afrique francophone où la croissance démographique semble, aux yeux de maints observateurs, promettre un avenir flatteur au français, notre relative incurie et le mauvais exemple que nous donnons chez nous (loi Fioraso de 2013 sur l’anglais dans notre enseignement supérieur), et l’action opiniâtre de nos amis-ennemis pour faire passer les Africains à l’anglais, servent admirablement cette langue. Quant à la triste situation actuelle du français en France même, elle n’a pas besoin d’un rappel à nos lecteurs.

Mais, depuis quelques années, l’espoir renaît, nourri par des évolutions convergentes et les réactions qu’elles provoquent :

- La désillusion au sujet de l’Union européenne ; notamment le dévoilement des liens étroits de ses fondateurs (Jean Monnet, Robert Schumann) avec les États-Unis qui les ont financés dans l’intention de se soumettre la nouvelle construction ; la mise en lumière du rôle de l’UE en faveur de la langue impériale ;

- L’empire, à la fois allié-ami et ennemi, accroît sa prédation implacable de nos industries de pointe (emblématique Alstom !), et joue d’une manière illégale et éhontée de l’extra-territorialité du droit EU (exemple BNP), jusqu’à cette guerre commerciale à l’Europe déclenchée par l’homme du « America first » ;

-Les peuples européens, sont de plus en plus séduits par les sirènes « populistes », dans la conscience que leurs élites, se coupant du peuple, sont par sujétion et suggestion devenues des « collabos de la pub et du fric » (Michel Serres). Ils ouvrent les yeux sur les ravages causés par huit décennies de propagande pro-américaine, par la « conquête des esprits », de leurs esprits.

La situation actuelle des francophones d’Europe et d’ailleurs peut – mutatis mutandis - être comparée à celle des territoires occupés en 1942-43, alors que le Reich, ébranlé, s’y raidissait fortement et renforçait ainsi la Résistance.

Gilets jaunes, grogne, malaise, angoisse identitaire ; montée des contestations des pouvoirs en place, rejet des modes fofolles, sociétales et autres, envoyées par la « modernité » américaine, exprimées en anglo-américain ; refus des formes actuelles de maccarthisme et d’intolérance, du temps du mépris ; remontée d’un sentiment d’étouffement dans le matérialisme ; besoin d’air, de spiritualité…

Très liée à tout cela, l’énorme entreprise de substitution de l’anglais au français devient tellement intrusive et abusive qu’elle en devient aveuglante aux yeux de beaucoup, puis ridicule et odieuse.

Elle donne envie de la repousser, de réagir enfin fortement, dans un sursaut vital.

L’espoir est dans la Résistance collective de tous les francophones.

Albert Salon*

Source: http://www.avenir-langue-francaise.fr/index.php?lng=fr&tconfig=0

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* Albert Salon, docteur d'Etat ès lettres (Sorbonne 1981, sur « l’Action culturelle de la France dans le monde »), ancien instituteur rural (de classe unique, en 1954/55), conseiller culturel et chef de mission de coopération, directeur au ministère de la Coopération, puis ambassadeur de la France ; commandeur du Mérite national, officier du Mérite béninois, chevalier de la Légion d’Honneur, des Palmes académiques, et des Arts et Lettres, ainsi que du Mérite allemand (Bundesverdienstkreuz am Band) ; président d'Avenir de la langue française (ALF), du Forum francophone international (FFI-France), co-animateur de réseaux francophones internationaux, médaille Senghor de la Francophonie reçue en 2014 de M. Abdou Diouf, au siège de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), médaille d’or 2016 de la Société d’Encouragement au Progrès (SEP), reçue à l’École militaire. Directeur d’une émission régulière « le français en partage » dans une radio patriote indépendante ». Ouvrages : « Colas colo, Colas colère », éd. l’Harmattan, 2008 ; « Une volonté française », préface de Claude Hagège, ed. Glyphe, 2012), et alii.

Albert SALON intervient régulièrement sur POLITIQUE-ACTU.com et nous l'en remercions.

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