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TUNISIE : « Les élections tunisiennes : de l'euphorie de la victoire aux nombreux défis à relever » par Mohamed TROUDI, universitaire

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[EXCLUSIVITE Politique-actu ]

La révolution tunisienne avec son impact régional et international, est peut-être  l'un des événements majeurs du début du 21e siècle. Son issue est encore incertaine à plus d'un titre en dépit d'une transition démocratique quelque peu réussie: Il faut se rappeler les exemples russe de 1917 ou encore l'exemple iranien  - pour ne citer que ces deux exemples - qui ont confirmé qu'après le soulèvement initial et l'euphorie de la contestation, qui conduisent généralement au renversement des dictatures, les révolutions connaissent très souvent une seconde phase plus délicate qui consiste en la mise en place d'un nouveaux pouvoir dont la nature et la  manière d'agir réservent parfois bien des surprises.

La Tunisie avec sa révolution communément appelée révolution de «  jasmin  » n'échappe pas assurément à cette règle, si l'on considère que l'issu de cette révolution reste encore pour le moins inconnu en dépit d'une relative réussite de la transition démocratique, ce qui n'est pas quantité négligeable si l'on compare à la situation du voisin libyen ou encore à l’Égypte.

Cependant, ce dont on est plus au moins sûr aujourd'hui, c'est qu'elle a eu des conséquences majeures, irréversibles, en ce sens qu'elle a ouvert le champ des revendications des peuples arabes et au-delà, et qu'elle a crée une double dynamique tant politique qu'identitaire dans l'ensemble du monde arabe ; en somme, elle constitue une première poussée démocratique dans le monde arabe postcolonial pour reprendre la phrase de Gilles Paris dans un article paru au journal Le Monde en date du 17 janvier 2011.

Malheureusement cette restructuration de la conscience arabe n'a pas eu les impacts souhaités, notamment contrebalancer les lectures religieuses «  islamocentrées  » des problèmes sociopolitiques puisque ce sont en grande majorité des pouvoirs d’obédience islamiste modéré (à supposer que c'est le cas) qui ont hérité des fruits des différentes révolutions que ce soit en Tunisie, en Égypte ou encore plus violemment en Libye. D'autre part elle n'a pas contribué comme on l'espérait à relancer des projets de coopération régionale pourtant vitale et par conséquent à dynamiser l'intégration maghrébine et plus largement euro méditerranéenne.

Comment peut-on dès lors expliquer ce gâchis ? De nombreux Tunisiens pensent aujourd'hui que les objectifs réels de la révolution ont été escamotés ; qu'en somme, on leur a volé leur révolution. Ont-il raison ou tord ? Comment est-on arrivé à ce point de scepticisme ? Quelle est la part des partis politiques tunisiens en général et du parti Ennhada en particulier ? Y a-t-il une main étrangère qui pilote la politique intérieure de la Tunisie et pour quel objectif ?

Autant de questions à soulever dont les esquisses de réponses paraissent pour le moins difficiles. La réalité d'aujourd'hui montre clairement qu'on est passé du romantisme révolutionnaire à un pessimisme qui grandit de jour en jour.

Près de quatre ans après la chute du régime de Ben Ali, la perception des Tunisiens paraît moins enthousiaste. La révolution laisse un goût amer avec une question angoissée : et si la révolution tunisienne  n’était en définitive qu’une vaste manipulation  étrangère ?

Et cette phrase célèbre de Raymond Aron disant - je cite - que «   les hommes font l’histoire mais ne savent pas quelle histoire ils font  ». Les Tunisiens ne sont-ils pas appelés à démentir cet adage en prouvant leur capacité à refaire l’histoire de ce pays désormais si prospère avant la dite révolution ?

Les regards sont aujourd’hui tournés vers le monde arabe et musulman avec très souvent beaucoup d’approximations, d’interprétations et d’analyses non fondées ce qui contribue à entretenir la confusion, un état d’ignorance mutuel et exacerbe plus les passions que la raison. Aucun pays n'a pas par conséquent le droit à l'erreur

Les dernières élections tunisiennes, si elles  permettent de penser que la Tunisie a réussie sa transition démocratique en comparaison à d'autres pays notamment le voisin libyen et pour d'autres raisons l’Égypte, beaucoup de défis se posent à l'actuel locataire de Carthage Mr Caid Essebsi.

En effet quelques chantiers ou travaux d'Hercule attendent dormais le nouveau président et son gouvernement. Il ne s'agit pas de se focaliser sur des personnes ou des noms mais davantage sur le chemin qui reste à parcourir qui n'est pas loin sans faux facile. Au contraire les défis sont nombreux et le travail est titanesque, encore faut il en prendre conscience qu'il faut à la lumière d'un médecin qui diagnostique,  prescrit le traitement adéquat,  insiste  sur la durée et la manière de l'administrer

I - Sur le plan intérieur

1) Le premier de défis à relever est celui de la réorganisation de l'armée de manière à la rendre plus opérationnelle face notamment à ce nouvel ennemi pour le moins insaisissable à savoir le terrorisme. En effet restée longtemps à l'écart, l'armée tunisienne souffre de manque de moyens, elle a montré ses limites face à ce fléau terroriste, ennemi plus mobile et mieux adapté à la guerre d'usure. En l'absence de moyens adéquats notamment en renseignement, la grande muette semble en délicatesse face à un ennemi moins conventionnel. La solution passerait par une meilleure adaptation aux nouveaux dangers encore faut-il maîtriser les nouvelles technologies, qui ont réellement transformé les métiers et par ricochet le rôle d l’armée qui n'a de cesse de se transformer. En somme il faut amorcer une professionnalisation en optant pour une armée de pointe, capable de s'adapter à toute nouvelle forme de danger. Ceci passe par une meilleure récolte des renseignements qui rendent plus facile la réaction rapide de l'armée.

2) Le Deuxième défis est celui de la  réorganisation de la Justice. En d'autres termes terminer au plus vite la période créée par la révolution dite de justice transitionnelle, initialement chargée de faire la lumière sur les crimes et les agissements de l'ancien régime, imposer enfin  les sanctions encourues, pour construire une justice plus conforme aux exigences de la révolution, en somme une justice plus indépendante, une condition sine qua non à la constitution d'un État de droit.

Or on assiste à une forme d'inachèvement du printemps tunisien si l'on juge par l'état désastreux de la justice. Le dernier rapport de l'ACAT (1) (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture) et de Trial ( Track Impunity Always) sur la justice inachevée en Tunisie confirme les mots de la justice tunisienne post-révolution à savoir  : une marche difficile vers l'accomplissement de l’objectif d'une justice indépendante, puisque la torture demeure un sujet encore tabou même si les victimes en parlent et acceptent même de montrer les traces sur leurs corps mutilés. Or accepter de parler ne suffit plus, quand la justice ne suit pas et ne sanctionne pas, ce qui permet aux rédacteurs de ce rapport de conclure que la torture reste d’actualité brûlante en Tunisie. Ce rapport évoque même un nombre inacceptable de plus de 200 cas de torture relevé dans le pays pour la seule année 2012.

La peur des représailles est toujours présente, relève le rapport qui indique la persistance de certaines pratiques héritées de l'ancienne dictature et par conséquent l'absence  de changement en profondeur. "Dans les dossiers pour lesquels des plaintes ont été déposées ou sont en cours d’examen par la justice tunisienne, les victimes sont confrontées à de sérieuses difficultés. Le processus vers la sanction et la réparation des crimes qui leur ont été infligés est parsemé d’obstacles tenant, pour certains et selon les informations dont nous disposons, soit à un manque de diligence, soit à l’iniquité patentée de certains magistrats qui œuvrent activement à couvrir les crimes de torture dont ils sont saisis. Dans d’autres cas, ce sont les policiers qui harcèlent les victimes, vraisemblablement pour les punir d’avoir porté plainte." (2) 

Le rapport évoque le cas de certains tunisiens qui n’osent pas déposer plainte sur des cas avérés de torture, notamment Slim Boukhdir au sujet d'une agression dont il fait l'objet en 2009, ou encore de Ghaith Ghazouani, pour sa fréquentation des moquées en 2005. Le rapport évoque également le cas douloureux d'un troisième jeune tunisien, Zyed Debbabi, torturé pour avoir consommé de la drogue en 2013, qui toute en gagnant son procès contre ses tortionnaires qui ont été seulement rétrogradés, continue de recevoir régulièrement des menaces et des intimidations. Le rapport parle aussi du cas Ramzi Romdhani, un jeune habitant du quartier Al Mourouj, qui a déposé plainte pour torture subies lors de son arrestation en 2007.

Le rapport met l'accent également sur les multiples défaillances de la justice tunisienne, manque de suivi sérieux des dossiers, report de beaucoup de jugement. Ce dysfonctionnement judiciaire dans le pays de la révolution du «  jasmin  » est confirmé par Hélène Legendre, responsable des programmes Maghreb-Moyen-Orient à l’ACAT, qui n'hésite pas à parler d'absence de véritables changements depuis le premier rapport de l'ACAT  publié en 2012, qui relève les mêmes défaillances dans ce lui publié en 2014.

Cette lenteur de la justice peut malheureusement persister surtout dans le contexte sécuritaire de la Tunisie d’aujourd'hui dans lequel la lutte contre le terrorisme en dépit de sa légitimité. Elle justifie néanmoins toute sorte d'abus policiers, ce qui éloigne encore un peu plus l'avènement d'une justice forte et équitable.

3) Or, c’est la mise en place d'une justice à la fois forte et équitable qui doit permettre de relever le troisième défis de la Tunisie post-révolution, celui de la consolidation de la paix sociale. En effet il ne peut y avoir de prospérité économique sans une véritable paix sociale, or le pays n'a jamais connu autant de grèves et de revendications diverses souvent corporatistes que durant les années post révolution, celle de la présence de la troïka au pouvoir et ce n'est guère mieux après les dernières élections régionales tunisiennes de janvier 2015.

Ce défis est celui d'apporter des réponses à des formes d'injustice sociale en cours dans le pays depuis l'indépendance, notamment par la suppression des disparités entre les régions surtout situées plus au sud du pays totalement marginalisées et laissées pour compte depuis l'indépendance.

Or sur la persistance inacceptable de ses disparités sociales et économiques que s'est forgé le discours islamiste notamment celui du mouvement Ennahda et les partis islamistes qui lui sont inféodées. Je rappelle que cette injustice par l'absence de participation de l’ensemble des tunisiens  aux richesses du pays, a été bien instrumentalisé d'une manière haineuse par Ennahda en construisant une forme de dualisme sociale entre bon musulmans tunisiens et mauvais tunisien, c'est à dire le moderne voire l'athée.

4) Le défis le plus épineux est sans conteste le redressement d'une économie qui frôle l'agonie depuis la présence du mouvement islamiste et ses acolytes ces quatre dernières années, qu'on peut résumer en deux mots amateurisme et incompétence. En dépit d'une légère amélioration de la croissance quoi que insuffisante pour relever les défis cités plus haut, l'attentat de Bardo est venu rappeler amèrement la fragilité de la situation économique du pays ; or, c'est là-dessus que l'actuel gouvernement sera juger, c'est à dire exclusivement sur ses résultats économiques. En effet les attentes sont nombreuses en tête des quelles bien évidemment l'emploi, clé de la sociabilité de beaucoup de personnes, longtemps marginalisées économiquement.

Les chiffres les plus pessimistes parlent d'un taux de chômage endémique qui toucherait plus de 20% de la population active tunisienne soit un nombre très élevé avoisinant les 800.000 personnes donc plus de 250. 000 porteurs de diplômes  supérieurs. En dépit  de ses chiffres alarmants et du naufrage en cours de l'économie tunisienne, la campagne présidentielle passée a été très pauvre en débats de fond sur cette question,  on s'est contenté de phrases assassines et de vagues promesses pompeuses difficilement réalisables, mais on n'a pas dit que les promesses ne tiennent que pour ceux qui les reçoivent, les tunisiens sont avertis.

La responsabilité et l’honnêteté politique serait pourtant  de dire la vérité au peuple tunisien, c'est à dire que  l'économie est plus mal, qu’elle est en état  de délabrement total après près de quatre années de pouvoir irresponsable et incompétent de la troïka, mais également celui de la transition qui l'a précédé, sans parler de celui des «  technocrates  ». Le constat est amer et l’échec consommé de l'économie du pays avec toutes ses composantes, que ce soit l'industrie, l'énergie, le tourisme ou encore l'agriculture, sans oublier l'environnement.

La vérité aujourd'hui est que l'économie est au plus mal, que la croissance stagne, elle était d'à peine  2,5% en  2014, elle ne dépassera guère les 5% pour 2015, alors que tous les économistes estiment qu'il faudrait une croissance d'au moins 5% pour espérer un nouveau départ notamment de l'emploi et pour combattre par ricochet la pauvreté et l'exclusion sociale.

Autre élément de vive inquiétude, l'augmentation de la dette extérieure du pays qui a atteint près de 36 milliards de dinars en 2014, que plusieurs près supplémentaires et l'importation  de biens de consommation ont aggravés. Que dire de la dette publique qui aurait atteint près de 42 milliards de dinars soit plus d e51% du PNB à la fin 2014, pour mémoire la dette publique n'était que de 27 milliards en 2010 soit près de 40% du PNB du pays. Paradoxalement cette augmentation  de la dette publique aurait pu au moins servir la croissance par investissement dans l'économie fonctionnelle, bien au contraire la pauvreté a continué à se développer, précipitant des couches entières de la société tunisienne dans la marginalisation et l'oubli. Pire encore la part du budget de l’État en matière investissement a connu une baisse inquiétante, passant de près d e26%  en 2010 à moins de 17% en 2014.

Comble de l'irresponsabilité, le budget de l’État est passé en même temps de 18 milliards en 2010 sous l'ancien régime à plus de 27 milliards de dinars en 2014, alimentant et aggravant l'endettement public, sans pour autant satisfaire les attentes  nées de la pseudo révolution. Bien au contraire une bonne partie des dépenses de l’État ont été employés dans des recrutements de complaisance dans la fonction publique d’État et dans les entreprises nationales.

Au regard de ce naufrage, la Tunisie court à la faillite générale, qui aura pour conséquence, une implosion sociale sans précédent dans ce pays. A moins d'un véritable plan Marshall par le quel les responsables politiques, les acteurs économiques tunisiens, ainsi que l'ensemble des partenaires et les amis de la Tunisie et plus largement la société internationale n'en décident autrement. Deux priorités aujourd'hui s'imposent, relancer l'économie tunisienne et donner à ce pays les moyens d'exister autrement dans la mondialisation par un nouveau repositionnement sur la scène internationale. Tel est le défi de l’actuelle équipe au pouvoir.

5) Autre défis celui d'une refonte totale du secteur éducatif et plus largement du secteur de l'enseignement  supérieur. Le modèle tunisien souffre d'un manque cruel d'adaptation aux besoins du marché et des entreprises. On compte en Tunisie plus de 400.000 étudiants ce qui est en apparence un motif de fierté de la Tunisie tant sous Bourguiba que sous Ben Ali. Sauf que la réalité est toute autre puisque le marché tunisien du travail,  incapable d'absorber tous ces jeunes diplômes, titulaires d'une maîtrise voire de doctorat pour beaucoup d'entre eux, ont plus de chance par conséquent de devenir des futurs chômeurs que des jeunes moins voire non diplômes du tout.

Deux explications logiques à cette situation inacceptable  : un système de formation inadapté aux besoins du marché  de travail et une mauvaise qualité d’enseignement qui ne donne pas forcément aux jeunes les armes nécessaires pour bien percuter dans le monde du travail. Je rappelle que le dernier classement  PISA (3), place la Tunisie dans les dix derniers en matière d'enseignement soit au rang 56 sur 65 pays étudiés.

Il faut également rappeler que les universités tunisiennes sont absentes du classement académique des universités mondiales de Schaghai. Sur les 1200 universités concernées par cette étude annuelle, seules les 500 premières universités sont publiées selon six critères, tel le le nombre de prix Nobel et médailles Fields, le nombre de chercheurs les plus cités dans leur discipline, le nombre de publications dans les revues scientifiques Nature et Science, le nombre de chercheurs répertoriés dans, le Science Citation Index-Expanded (SCIE) et le Social Science Citation Index (SSCI), et la performance moyenne des professeurs.

Un autre défis pour ne pas dire un frein s'est invité à cette panoplie de difficultés du secteur de l'enseignement universitaire tunisien, l'apparition de courants salafistes radicaux qui rejettent toute réforme du système universitaire et font de l’université, normalement un haut lieu du savoir, une tribune pour diffuser leurs idées et leur vision rétrograde de la société.

6) Le défis de la prise en compte des revendications de la jeunesse tunisienne en tête des quelles l'emploi. Comme je l'ai évoqué, les jeunes pensent à juste à titre qu'on leur a spolié leur révolution, dont ils étaient d'ailleurs le fer de lance. Beaucoup d'obstacles de différentes natures, à la fois politique, économique et culturels se dressent devant cette population jeune. Paradoxalement les 15-30 ans représentent pas moins de 30% de la population totale, soit plus de trois millions sur un total de près de 11 millions d'h.

Il s'agit ici d'identifier les causes profondes du reste structurelles du niveau très bas de l'employabilité de cette classe sociale, plutôt marginalisée avec un taux de chômage qui avoisine les 29% selon les chiffres de l'OCDE. Les groupes islamistes l'ont compris et misent pleinement dans la récupération de cette jeunesse désabusée, oubliée pour les entraîner dans un  chemin  semés de dangers, celui du djihad au nom d'une certaine idée d'un certain islam et d'une arabité  dans les quelles elle va désormais se ressourcer. Faut il le rappeler la Tunisie est devenue aujourd'hui premier pays pourvoyeurs de jeunes djihadistes qui sillonnent les différents champs de bataille en Syrie, en Irak ou encore en Libye, leur nombre avoisine aujourd'hui les quelques 5000 djihadistes.

7) Le défis suivant et non des moindres, est celui d'une urgente réconciliation entre les différentes franges de la société tunisienne. En effet ce pays riche d'une histoire de plus de trois milles ans, est depuis la prétendue révolution du jasmin est fracturée plus que jamais. Ce fossé est le résultat certes d'une politique de régionalisation menée depuis l'indépendance qui a longtemps volontairement marginalisée les régions du centre et surtout du sud de la Tunisie au profit des régions côtières du Nord.

D'ailleurs le dernier scrutin a clairement  révélé un profond clivage entre le Nord, qui a majoritairement voté pour l'actuel locataire du palais de Carthage Caid Essebsi, notamment à Nabeul ou l'on affiche un score digne de l'ex URSS avec plus de 70% en sa faveur  alors que le sud  plus conservateur, a plébiscité l'ancien président provisoire Moncef Marzouki qui a réalisé le plus gros de son score dans cette partie de la Tunisie la plus marginalisée, on parle d'un score de plus de 80% en sa faveur notamment dans le gouvernorat de Tataouine, à la frontière de la Libye voisine.

Cette révolution inachevée a bien ravivée cette forme de métastase appelée régionalisme, que l'on croyait derrière nous, mais que la pseudo révolution a fini par réactiver en créant deux Tunisie, l'une moderne et ouverte et l'autre  très conservatrice, qui appelle à un retour aux sources de l'islam et de l'arabité.

8) J'en termine avec un dernier défis me semble-il le plus difficile après le défis économique, celui de l'encadrement rigoureux et constant des mosquées et rejeter toute forme de politisation de la religion qui doit rester cantonner dans la sphère privée. Il faut en effet empêcher tout amalgame ou instrumentalisation de la religion à des fins de basse politique. Ce défis est d'autant plus important à relever que plus de 1000 mosquées sur les 5000 que comptait la Tunisie au déclenchement des troubles en Tunisie, ont rapidement échapper au contrôle de l 'État dans les tous premiers mois qui ont suivis le départ de l'ex président Ben Ali.

Ces mosquées notamment la grande mosquée Al Zaitouna, se sont transformées en tribunes propices aux discours enflammés et haineux des prédicateurs, désireux d'imposer leur islam, allant jusqu'à défier l'autorité de l’État et la police. A la faveur du déclenchement de la guerre en Syrie, beaucoup de ses mosquées  se sont même spécialiser dans le recrutement des jeunes au jihad dont plus de 5000 ont réussis à quitter le pays, devenu du coup premier pourvoyeur de jeunes jihadistes, triste record.

Face à cette radicalisation surtout  parmi les jeunes, face à la montée du conservatisme dans la société tunisienne, il s'agit pour l'actuelle équipe au pouvoir d'affirmer avec force et vigueur. Ceci passe par une reprise en main des mosquées et l'encadrement des de l'enseignement religieux, qui doit revenir à une forme plus en phase avec l'histoire et la réalité de la Tunisie, je veux parler d'un islam très contextualisé, tolérant et ouvert sur les autres aires géographiques comme l'a prouvé la Tunisie tout au long de ces trois milles ans d'histoire. Cette histoire si longue et si féconde, qui contraste aujourd'hui avec la montée de l'intégrisme et la radicalisation.

II - Sur le plan Extérieur

1) Réactiver et dynamiser l'UMA en tant que préalable à l'UPM, et comme un outil essentiel de développement de notre pays. Il s'agit de faire connaître les potentialités de notre région si convoitée par l'appel à une coopération basée sur la recherche permanente de complémentarités entre les différents États dans le respect mutuel, au moyen de partenariats juste et équilibrés. En d'autres termes, s'employer à expliquer que la mondialisation doit être abordée non seulement comme un problème économique mais surtout comme un problème de civilisation. Cette action passe par une prise en compte   des spécificités tunisiennes et au delà de la région maghrébine et arabe, de sa religion, de sa culture, de son histoire, de ces progrès et de ses relations avec les autres aires culturelles. Et ce n'est qu'au sein d'une union maghrébine forte qu'on y arrivera.

2) Redéfinir les relations euro maghrébines. S'il est une région qui devait bénéficier d'une attention particulière dans le monde  aujourd'hui, c'est bien la Méditerranée. En effet le grand tort de la France et de l'Europe en général  est d'avoir longtemps tourné le dos à cette région, ce qui a eu pour conséquence d'éloigner la France de ce qui est naturellement  son prolongement naturel et sa dimension particulière. Il me semble acquis que la stabilité mondiale se jouera dans la décennie à venir en Méditerranée car c'est de cette région que jaillissait jadis pour la France et l'Europe la richesse et la culture. A nous au sein de « l'appel de Tunisie » de s'approprier de nouveau ces priorités pour espérer relancer un partenariat plus juste et plus équilibrée entre notre région maghrébine et l'Europe. La leçon à tirer de la révolution tunisienne, c'est que des gouvernements autoritaires ne peuvent s'inscrire dans la durée et par conséquent l'équilibre entre «  realpolitik  » et défense des droits de l'Homme s'en trouve du coup modifié.

A l'heure où de nombreuses sociétés sont mûres pour la démocratie, il est urgent pour la France comme pour l'Europe de reconsidérer sa politique à l'égard des autres : en voici quelques réflexions que nous pouvons mettre en avant dans cette commission «  relations internationales et stratégiques  » à l'adresse de nos partenaires européens et notamment la France,  pour parvenir a une nouvelle forme de convergence dans ce contexte renouvelé :

* Sortir des schémas anciens et du court-termisme,

* Cesser de voir le voisinage immédiat notamment maghrébin comme externe, mais le considérer comme un grand cercle interne, euro-méditerranéen, c'est à dire comme un véritable partenaire politique et non seulement en terme d'aide et d'assistance économique.

En effet l'Europe a bien su réagir en donnant aux États d'Europe de l'Est, la possibilité d'intégrer l'UE depuis la chute du mur de Berlin, elle doit fondamentalement changer de vision du sud de la Méditerranée en ayant une perspective qui tient compte des aspirations de ces peuples. Chacun sait que le processus de Barcelone a vécu, que son successeur en occurrence l'UPM, ne se porte guère mieux, l'Europe se doit de faire de la Méditerranée du sud un territoire de croissance en misant désormais non plus sur des pouvoirs autoritaires et sur les élites auxquels ils sont généralement inféodés, mais sur les peuples de la région et les sociétés civiles qui ont montré l'étendue de leur maturité politique.

De ce point de vue, je pense pour ma part que «  le processus Euromed  » doit être redéfinit totalement en ce sens qu'il doit devenir le projet des populations, et pas seulement des élites. Là peut-être la clé de la réussite, de la convergence.

* Il faut également une politique de redéploiement du système productif européen sur la rive du sud et un meilleur partage de la valeur ajoutée industrielle.

* Intégrer l'espace méditerranéen dans une stratégie globale d'action internationale conduisant à la création de plusieurs instruments financiers, tel le fonds Inframed qui constitue à ce jour le premier instrument financier spécifiquement dédié à l'UPM.

* Assurer la bonne gouvernance dans ses pays après des décennies de soutien inconditionnel à des régimes les plus corrompus en s'engageant dans une politique de convergence nord-sud plus réaliste en apportant notamment ses connaissances, son fonctionnement institutionnel, un transfert de savoir dans un esprit gagnant-gagnant pour une meilleure intégration des économies des pays du sud de la Méditerranée et pour moins de troubles en Europe.

Il s'agit de croire à un destin commun sans donner de leçons mais simplement chercher ensemble des solutions pour un avenir commun fait de respect et de partage.

En d'autres termes, il faut régionaliser la mondialisation; aider à la démocratisation des pays arabes; réussir l'urgence de la convergence nord-sud, réaliser l'intégration économique, comme les Allemands l'on fait jadis avec les pays de l'Est européen.

* Ne pas oublier le volet culturel, condition pour réussir le projet  de convergence régionale méditerranéenne, ce qui suppose de sortir des logiques d'islamophobie grandissante en Europe qui visent à présenter certaines catégories comme responsables des maux et des problèmes de la société d'accueil. Pour cela il faut diffuser la culture des droits de l'Homme qui doit s'imposer à toute autre considération de supériorité ou d'inégalité des civilisations.

La dernière réflexion est plus politique car l'économique ne peut tout régler il faudrait en effet s'employer à résoudre les conflits qui on fait échouer le processus Barcolone, à savoir le conflit du Sahara occidental qui bloque toute volonté d'intégration maghrébine dans le cadre de l'UMA, s'impliquer davantage dans le règlement du vieux conflit israélo palestinien et il ne manque que la volonté politique pour y parvenir.

3) Imaginer de nouveaux rapports arabo-arabes par une sensibilisation  permanente aux dangers qui  guettent le monde arabe dans sa propre existence en tant que nation qui se doit d'être forte et rassemblée autour de certaines priorités pressantes, ce qui demande une stratégie d'action commune du moins sur les questions essentielles, condition sine qua non pour espérer peser de nouveaux sur l'échiquier mondial.

Désormais sa place dans le monde, va largement dépendre de notre propre perception de nous-mêmes et de notre capacité d'insertion dans une économie mondialisée. S'il est une région qui devait bénéficier d'une attention particulière du monde, c'est bien la Méditerranée en tant que  prolongement naturel de l'Europe  Il me semble acquis que la stabilité mondiale se jouera dans la décennie à venir en Méditerranée

Conclusion

Oui ! La Tunisie a vécu ces trois dernières années une étape très sensible pour ne pas dire dangereuse de sa très longue et lumineuse  existence, elle est à un tournant de son histoire si riche.

Je  reste néanmoins confiant dans l'avenir de ma chère patrie,  forte de ses capacités humaines, de la tolérance et de l'intelligence légendaires de son peuple.

Un pays qui a donné naissance à la première  constitution moderne dans un pays arabo-musulman, organisant le pouvoir politique mise en place le 26 avril 1861 par Mohammed Sadock Bey, après la proclamation du Pacte fondamental en 1857, un mouvement d'idées qui a longtemps inspiré les générations suivantes de Destouriens qui n’ont cessé de revendiquer une constitution dans les premières années du XXe siècle jusqu’à l’Assemblée nationale constituante après l’indépendance. 

Un pays qui a connu une entrée fracassante dans la modernité sous l'ère d'Ahmed Bey ( 1837-1855), un pays qui s'est distingué par son originalité, celle d'avoir aboli l'esclavage le 23 janvier 1846 soit deux ans avant la France ( 27 avril 1848).

Un pays,  patrie de grands réformateurs courageux tel Kheireddine Pacha qui expliquait dès 1868  je cite «   l'avenir de la civilisation islamique  est lié à sa modernisation   », le pays de Cheikh Mohamed Snoussi qui prônait dès 1897, la promotion de l'éducation des filles, ou encore d’Abdelkader Thâalbi, qui plaidait pour la suppression du hijab, que Bourguiba avait qualifié de « misérable    torchon   », le pays de Mohamed Bayram, de Tahar Haddad, figures de proue du réformisme tunisien moderne, un pays qui  s'est distingué par un ensemble de lois révolutionnaires largement en avance sur leur temps, je veux parler du CSP «    Code de statut personnel   » donnant de larges droits à la femme tunisienne, comme  le consentement obligatoire au mariage, la création d’une procédure de divorce et l’abolition de la   polygamie ou encore le droit à la double avortement médical et social dès 1969, soit 5 ans avant l'octroi de ce même droit aux femmes françaises,

Ce pays ne peut sombrer dans l'irrationnel et restera à jamais debout devant les complots  et les stratégies de déstabilisation, j'en suis convaincu.

M. MOHAMED TROUDI*

*Mohamed TROUDI est Docteur en droit, enseignant-chercheur en relations internationales et stratégiques, associé à l'AGP, politologue et analyste en politique étrangère (Paris). Il collabore à la revue Géostratégiques et intervient régulièrement dans les colonnes de Politique-actu.

NOTES

(1) «  Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture  », Crée en 1974 en France, elle milite pour le respect des droits humains et particulièrement pour l'abolition  de la torture  et la peine  de mort dans le monde

(2) Extrait du rapport publié par  l'ACAT «  Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture  »

(3) Le  programme PISA  (acronyme  pour «  Program for International Student Assessment  » en anglais, et pour «  Programme international pour le suivi des acquis des élèves  » en français) est un ensemble d'études menées par l'OCDE  et visant à la mesure des performances des systèmes éducatifs des pays membres et non membres. Leur publication est triennale. La première étude fut menée en 2000. L'objectif étant de :

* comparer  les performances de différents systèmes éducatifs en évaluant les compétences acquises par les élèves en fin d'obligation scolaire (quinze ans). Ces compétences sont définies comme celles dont tout citoyen européen moyen peut avoir besoin pour réussir dans sa vie quotidienne, ce que l'anglais appelle  literacy  (par exemple  reading literacymathematical literacy  et  scientific literacy) difficilement traduisibles en français, qui parle plus vaguement de  culture mathématique  ou de  savoir lire par exemple. Il s'agit plus d'évaluer la façon dont les jeunes sont capables d'exploiter leurs connaissances dans leur pratique quotidienne que leur niveau théorique dans tel ou tel domaine des sciences ou des lettres.

* Identifier les facteurs de succès, facteurs exogènes, notamment le milieu social économique et culturel des familles, le cadre scolaire offert par l'établissement, et le système éducatif national, mais aussi endogènes, comme la motivation des élèves, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, les stratégies d'apprentissage qu'ils mettent en œuvre.

* Suivre l'évolution de l'enseignement dans les pays membres de l'OCDE et les pays partenaires (près d'une soixantaine de pays) en conduisant des évaluations périodiques.

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