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"La pensée stratégique russe : entre réforme et inertie" par Jean Géronimo

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Résumé de l’ouvrage, dont la sortie est programmée le 16 mai 2011

La disparition de l'Union soviétique, le 25 décembre 1991, au crépuscule d'un siècle désenchanté, ne fut pas seulement la « plus grande catastrophe géopolitique du siècle », pour reprendre la célèbre affirmation de V. Poutine. Elle marque, en effet, une rupture politico-psychologique profonde et déstabilisante dans l'inconscient-imaginaire du peuple russe. Elle marque, aussi, une rupture radicale dans la pensée stratégique russe, contrainte de quitter une vision trop idéologique d'un monde bi-polaire figé dans l'équilibre nucléaire de la terreur, pour une appréhension plus réaliste des menaces majeures grevant sa proche périphérie, issues d'Asie et d'Occident.

L’inflexion de la politique étrangère et stratégique russe a été, à l’origine, impulsée par V. Poutine, à l’amorce de la décennie 2000. Sur la base d’une vision plus eurasienne des intérêts de la Russie, cette dernière reprend les grandes orientations d’E. Primakov, en charge de la politique extérieure russe sur la période 1996-1998 et très attaché, dans ce domaine, aux vieux principes soviétiques. Pour Moscou, il s’agit alors de conduire une politique multi–vectorielle visant à créer un axe eurasien rééquilibrant les rapports de force internationaux. Ces derniers, comme l’a dénoncé à plusieurs reprises V. Poutine – puis D. Medvedev, à partir de 2008 – sont, en effet, historiquement asymétriques au profit de l’axe Etats-Unis/Otan. Cela explique la permanence de la revendication russe sur la nécessité d’un monde multipolaire, plus démocratique, contre l’unipolarité actuelle de l’ordre mondial libéral. Mais cela explique, surtout, le maintien de surprenantes inerties soviétiques dans le positionnement stratégique de la Russie moderne, de nouveau avide d’exister sur le plan international, en tant qu’acteur majeur et influent. L’atome, de ce point de vue, a un rôle privilégié.

Entre réforme et inertie, la Pensée stratégique russe maintient, en effet, la centralité de l'atome militaire, à la fois comme levier de son identité géopolitique, de la défense de ses intérêts nationaux élargis à sa périphérie post-soviétique (CEI) et, en définitive, de son retour comme grande puissance sur la scène mondiale. Dans la filiation de l'atome « rouge », héritée de son passé soviétique, la Russie post-communiste se retrouve donc face à de nouveaux défis, au coeur de l'Echiquier eurasien et face à l'Amérique, structurellement guidée par la ligne « anti-russe » de Z. Brzezinski – ancien conseiller à la Sécurité du président Carter et, aujourd'hui, conseiller d'Obama. Pour Brzezinski, il s’agit d’empêcher le « retour russe », quel qu’en soit le prix.

Dans le contexte d'une conflictualité latente, ressurgie des méandres de la Guerre froide, et menaçant la stabilité de l'espace post-soviétique, dont la dimension stratégique est renforcée par son potentiel énergétique, la Russie moderne mène une stratégie de reconquête régionale impliquant, d'abord, la sécurisation de sa ceinture périphérique et, ensuite, la sortie de son isolement politique fondé sur l'encerclement. Cette configuration incertaine a conduit à l'émergence d'une forme atténuée de Guerre « tiède », centrée sur le contrôle économique et politique de l'Eurasie post-communiste, dans le cadre d'une partie d'échecs stratégique entre russes, américains et chinois. Dans ce schéma, les républiques de l'ex-URSS deviennent les enjeux centraux d'une lutte d'influence et au-delà, selon l'expression de Brzezinski, les « pivots géopolitiques » des stratégies offensives menées par des leaderships ambitieux.

Tendanciellement, et en dépit du récent rapprochement russo-américain, célébré par le sommet Otan-Russie de Lisbonne de novembre 2010, le discours stratégique russe réformé reste imprégné d'une forte préoccupation sécuritaire, exprimé par le rôle prioritaire de la dissuasion nucléaire – indépendamment de la couleur politique des administrations russe et américaine. Autrement dit, et contrairement à la promesse illusoire de F. Fukuyama d'une « fin de l'histoire » libérale, porteuse d'une paix éternelle, la Russie est contrainte à une veille stratégique, à l’échelle de l’Eurasie.

Cela explique que, dans la nouvelle doctrine militaire russe, élaborée en février 2010, l’Otan reste définie comme la menace n° 1. Un an plus tard, en février 2011, la nouvelle stratégie militaire américaine réitérait sa volonté de préserver son leadership économique et militaire pour la prochaine décennie. De manière implicite, cette option présuppose le maintien de sa politique manipulatoire et d’ingérence dans les Etats « pivots » de l’ex-URSS, ciblés par la ligne Brzezinski. Pour l’heure, et dans le cadre d’une stratégie préventive, l’administration Obama cherche à contrôler – via le soft power – les puissances « sensibles » au moyen de la création ou de la réactivation de partenariats (Conseil Otan/Russie, Partenariat pour la paix), d’alliances (Otan) et de traités politico-militaires (traité START II).

Dans ses grandes lignes, la politique de la puissance  américaine vise à contrer les orientations stratégiques des leaderships menaçant sa domination eurasienne, considérée comme le levier de la stabilité mondiale, au nom de sa « destinée manifeste ». Dans cette optique, le bouclier anti-missile américain ABM, à vocation de plus en plus mondiale, apparaît comme un instrument privilégié du verrouillage de la ligne stratégique russe.

En définitive, la tendance d’une Otan globale à élargir sa zone de responsabilité et à poursuivre son extension vers l’ancienne zone communiste, autrefois sous influence russe, apparaît comme le vecteur d’une stratégie d’encerclement dangereusement resserrée autour de Moscou. Troublante inertie, ressurgie des abîmes de la Guerre froide.

Jean Géronimo

Docteur - Chercheur en Economie,

Université Pierre Mendès France, Grenoble II

Spécialiste et expert sur les questions de la Pensée économique et stratégique russe.

Mail : Jean.Geronimo@upmf-grenoble.fr

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