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"Mackinder : Une oeuvre geopolitique"

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L'œuvre géopolitique de Sir Halford John Mackinder (1861-1947)

Qui était le géopoliticien britannique Mackinder, génial concepteur de l'opposition entre thalassocraties et puissances océaniques ? Un livre a tenté de répondre à cette question :Mackinder : Geography as an Aid to Statecraft, par W.H. Parker (Clarendon Press, Oxford, 1982). Né dans le Lincolnshire en 1861, Sir Halford John Mackinder s'est interessé aux voyages, à l'histoire et aux grands événements internationaux dès son enfance. Plus tard, à Oxford, il étudiera l'histoire et la géologie. Ensuite, il entamera une brillante carrière universitaire au cours de laquelle il deviendra l'impulseur principal d'institutions d'enseignement de la géographie. De 1900 à 1947, il vivra à Londres, au cœur de l'Empire Britannique. Sa préoccupation essentielle était le salut et la préservation de cet Empire face à la montée de l'Allemagne, de la Russie et des États-Unis.

Au cours de ces 5 décennies, Mackinder sera très proche du monde politique britannique ; il dispensera ses conseils d'abord aux “Libéraux-Impérialistes” (Limps) de Rosebery, Haldane, Grey et Asquith, ensuite aux Conservateurs regroupés derrière Chamberlain et décidés à abandonner le principe du libre échange au profit des tarifs préférentiels au sein de l'Empire. La Grande-Bretagne choisissait une économie en circuit fermé, tentait de construire une économie autarcique à l'échelle de l'Empire. Dès 1903, Mackinder classe ses notes de cours, fait confectionner des cartes historiques et stratégiques sur verre destinées à être projetées sur écran. Une œuvre magistrale naissait.

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Une idée fondamentale traversera toute l'œuvre de Mackinder : celle de la confrontation permanente entre la “Terre du Milieu” (Heartland) et “l'Île du Monde” (World Island). Cette confrontation incessante est en fait la toile de fond de tous les événements politiques, stratégiques, militaires et économiques majeurs de ce siècle. Pour son biographe Parker, Mackinder, souvent cité avec les autres géopoliticiens américains et européens tels Mahan, KjellenRatzel, Spykman et de Seversky, a, comme eux, appliqué les théories darwiniennes à la géographie politique. Doit-on de ce fait rejeter les thèses géopolitiques parce que “fatalistes” ? Pour Parker, elles ne sont nullement fatalistes car elles détiennent un aspect franchement subjectif : en effet, elles justifient des actions précises ou attaquent des prises de position adverses en proposant des alternatives. Elles appellent ainsi les volontés à modifier les statu quo et à refuser les déterminismes.

L'intérêt qu'a porté Mackinder aux questions géopolitiques date de 1887, année où il prononça une allocution devant un auditoire de la Royal Geographical Society qui contenait notamment la phrase prémonitoire suivante : « Il y a aujourd'hui deux types de conquérants : les loups de terre et les loups de mer ». Cette allégorie avait pour arrière-plan historique concret la rivalité anglo-russe en Asie Centrale. Mais le théoricien de l'antagonisme Terre/Mer se révélera pleinement en 1904, lors de la parution d'un papier intitulé The Geographical Pivot of History (Le pivot géographique de l'histoire).

Pour Mackinder, à cette époque, l'Europe vivait la fin de l'Âge Colombien, qui avait vu l'expansion européenne généralisée sans résistance de la part des autres peuples. À cette ère d'expansion succédera l'Âge post-colombien, caractérisé par un monde fait d'un système politique fermé dans lequel « chaque explosion de forces sociales, au lieu d'être dissipée dans un circuit périphérique d'espaces inconnus, marqués du chaos du barbarisme, se répercutera avec violence depuis les coins les plus reculés du globe et les éléments les plus faibles au sein des organismes politiques du monde seront ébranlés en conséquence ».

Ce jugement de Mackinder est proche finalement des prophéties énoncées par Toynbee dans sa monumentaleStudy of History. Comme Toynbee et Spengler, Mackinder demandait à ses lecteurs de se débarrasser de leur européocentrisme et de considérer que toute l'histoire européenne dépendait de l'histoire des immensités continentales asiatiques. La perspective historique de demain, écrivait-il, sera “eurasienne” et non plus confinée à la seule histoire des espaces carolingien et britannique.

steppe10.jpgPour étayer son argumentation, Mackinder esquisse une géographie physique de la Russie et raisonne une fois de plus comme Toynbee : l'histoire russe est déterminée, écrit-il, par 2 types de végétations, la steppe et la forêt. Les Slaves ont élu domicile dans les forêts tandis que des peuples de cavaliers nomades régnaient sur les espaces déboisés des steppes centre-asiatiques. À cette mobilité des cavaliers, se déployant sur un axe est-ouest, s'ajoute une mobilité nord-sud, prenant pour pivots les fleuves de la Russie dite d'Europe. Ces fleuves seront empruntés par les guerriers et les marchands scandinaves qui créeront l'Empire russe et donneront leur nom au pays.

La steppe centre-asiatique, matrice des mouvements des peuples-cavaliers, est la “terre du milieu”, entourée de 2 zones en “croissant” : le croissant intérieur qui la jouxte territorialement et le croissant extérieur, constitué d'îles de diverses grandeurs. Ces “croissants” sont caractérisés par une forte densité de population, au contraire de la Terre du Milieu. L'Inde, la Chine, le Japon et l'Europe sont des parties du croissant intérieur qui, à certains moments de l'histoire, subissent la pression des nomades cavaliers venus des steppes de la Terre du Milieu. Telle a été la dynamique de l'histoire eurasienne à l'ère pré-colombienne et partiellement aussi à l'ère colombienne où les Russes ont progressé en Asie Centrale.

Cette dynamique perd de sa vigueur au moment où les peuples européens se dotent d'une mobilité navale, inaugurant ainsi la période proprement “colombienne”. Les terres des peuples insulaires comme les Anglais et les Japonais et celles des peuples des “nouvelles Europes” d'Amérique, d'Afrique Australe et d'Australie deviennent des bastions de la puissance navale inaccessibles aux coups des cavaliers de la steppe. Deux mobilités vont dès lors s'affronter, mais pas immédiatement : en effet, au moment où l'Angleterre, sous les Tudor, amorce la conquête des océans, la Russie s'étend inexorablement en Sibérie. À cause des différences entre ces 2 mouvements, un fossé idéologique et technologique va se creuser entre l'Est et l'Ouest, dit Mackinder. Son jugement rejoint sous bien des aspects celui de Dostoïevsky, de Niekisch et de Moeller van den Bruck. Il écrit :

« C'est sans doute l'une des coïncidences les plus frappantes de l'histoire européenne, que la double expansion continentale et maritime de cette Europe recoupe, en un certain sens, l'antique opposition entre Rome et la Grèce... Le Germain a été civilisé et christianisé par le Romain ; le Slave l'a été principalement par le Grec. Le Romano-Germain, plus tard, s'est embarqué sur l'océan ; le Greco-Slave, lui, a parcouru les steppes à cheval et a conquis le pays touranien. En conséquence, la puissance continentale moderne diffère de la puissance maritime non seulement sur le plan de ses idéaux mais aussi sur le plan matériel, celui des moyens de mobilité ». 

Pour Mackinder, l'histoire européenne est bel et bien un avatar du schisme entre l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient (an 395), répété en 1054 lors du Grand Schisme opposant Rome et Byzance. La dernière croisade fut menée contre Constantinople et non contre le Turc. Quand celui-ci s'empare en 1453 de Constantinople, Moscou reprend le flambeau de la chrétienté orthodoxe. De là, l'anti-occidentalisme des Russes. Dès le XVIIe siècle, un certain Kridjanitch glorifie l'âme russe supérieure à l'âme corrompue des Occidentaux et rappelle avec beaucoup d'insistance que jamais la Russie n'a courbé le chef devant les aigles romaines. Cet antagonisme religieux fera place, au XXe siècle, à l'antagonisme entre capitalisme et communisme. La Russie optera pour le communisme car cette doctrine correspond à la notion orthodoxe de fraternité qui s'est exprimée dans le mir, la communauté villageoise du paysannat slave. L'Occident était prédestiné, ajoute Mackinder, à choisir le capitalisme car ses religions évoquent sans cesse le salut individuel (un autre Britannique, Tawney, présentera également une typologie semblable).

Le chemin de fer accélèrera le transport sur terre, écrit Mackinder, et permettra à la Russie, maîtresse de la Terre du Milieu sibérienne, de développer un empire industriel entièrement autonome, fermé au commerce des nations thalassocratiques. L'antagonisme Terre/Mer, héritier de l'antagonisme religieux et philosophique entre Rome et Byzance, risque alors de basculer en faveur de la Terre, russe en l'occurrence. Quand Staline annonce la mise en chantier de son plan quinquennal en 1928, Mackinder croit voir que sa prédiction se réalise. Depuis la Révolution d'Octobre, les Soviétiques ont en effet construit plus de 70.000 km de voies ferrées et ont en projet la construction du BAM, train à voie large et à grande vitesse.

Depuis 70 ans, la problématique reste identique. Les diplomaties occidentales (et surtout anglo-saxonnes) savent pertinemment bien que toute autonomisation économique de l'espace centre-asiatique impliquerait automatiquement une fermeture de cet espace au commerce américain et susciterait une réorganisation des flux d'échanges, le “croissant interne” ou rimland constitué de la Chine, de l'Inde et de l'Europe ayant intérêt alors à maximiser ses relations commerciales avec le centre (la “Terre du Milieu” proprement dite). Le monde assisterait à un quasi retour de la situation pré-colombienne, avec une mise entre parenthèses du Nouveau Monde.

Pour Mackinder, cette évolution historique était inéluctable. Si Russes et Allemands conjuguaient leurs efforts d'une part, Chinois et Japonais les leurs d'autre part, cela signifierait la fin de l'Empire Britannique et la marginalisation politique des États-Unis. Pourtant, Mackinder agira politiquement dans le sens contraire de ce qu'il croyait être la fatalité historique. Pendant la guerre civile russe et au moment de Rapallo (1922), il soutiendra Dénikine et l'obligera à concéder l'indépendance aux marges occidentales de l'Empire des Tsars en pleine dissolution ; puis, avec Lord Curzon, il tentera de construire un cordon sanitaire, regroupé autour de la Pologne qui, avec l'aide française (Weygand), venait de repousser les armées de Trotsky.

Ce cordon sanitaire poursuivait 2 objectifs : séparer au maximum les Allemands des Russes, de façon à ce qu'ils ne puissent unir leurs efforts et limiter la puissance de l'URSS, détentrice incontestée des masses continentales centre-asiatiques. Corollaire de ce second projet : affaiblir le potentiel russe de façon à ce qu'il ne puisse pas exercer une trop forte pression sur la Perse et sur les Indes, clef de voûte du système impérial britannique. Cette stratégie d'affaiblissement envisageait l'indépendance de l'Ukraine, de manière à soustraire les zones industrielles du Don et du Donetz et les greniers à blé au nouveau pouvoir bolchévique, résolument anti-occidental.

Plus tard, Mackinder se rendra compte que le cordon sanitaire ne constituait nullement un barrage contre l'URSS ou contre l'expansion économique allemande et que son idée première, l'inéluctabilité de l'unité eurasienne (sous n'importe quel régime ou mode juridique, centralisé ou confédératif), était la bonne. Le cordon sanitaire polono-centré ne fut finalement qu'un vide, où Allemands et Russes se sont engouffrés en septembre 1939, avant de s'en disputer les reliefs. Les Russes ont eu le dessus et ont absorbé le cordon pour en faire un glacis protecteur. Mackinder est incontestablement l'artisan d'une diplomatie occidentale et conservatrice, mais il a toujours agi sans illusions. Ses successeurs reprendront ses catégories pour élaborer la stratégie ducontainment, concrétisée par la constitution d'alliances sur les rimlands (OTAN, OTASE, CENTO, ANZUS).

En Allemagne, Haushofer, contre la volonté d'Hitler, avait suggéré inlassablement le rapprochement entre Japonais, Chinois, Russes et Allemands, de façon à faire pièce aux thalassocraties anglo-saxonnes. Pour étayer son plaidoyer, Haushofer avait repris les arguments de Mackinder mais avait inversé sa praxis. La postérité intellectuelle de Mackinder, décédé en 1947, n'a guère été “médiatisée”. Si la stratégie du containment, reprise depuis 1980 par Reagan avec davantage de publicité, est directement inspirée de ses écrits, de ceux de l'Amiral Mahan et de son disciple Spykman, les journaux, revues, radios et télévision n'ont guère honoré sa mémoire et le grand public cultivé ignore largement son nom... C'est là une situation orwellienne : on semble tenir les évidences sous le boisseau. La vérité serait-elle l'erreur ?

 

► Robert SteuckersVouloir n°31, 1986.

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En hachuré, le Heartland, Terre du Milieu, selon Mackinder. Les dimensions de cette Terre du Milieu varieront au gré des événements politiques du XXe siècle. Essentiellement sibérienne en 1904, à la veille du conflit russo-japonais, la Terre du Milieu s'étend à toute l'Europe de l'Est et à la Suède après 1919. Elle se réduit une seconde fois quand Hitler s'empare de tout l'Ouest de l'URSS et que Staline replie son potentiel industriel au-delà de l'Oural et fonde les nouveaux centres de Sibérie centrale dont Novosibirsk. L'actuelle politique du containment, reprise du temps de la Guerre froide, se base sur une analyse des relations internationales très proche de celle systématique de Mackinder.

Les dynamiques latitudinales et longitudinales

spykma10.jpgLorsque les grands-espaces de l'antiquité se sont formés, ils ont suivi une évolution de type latitudinal, favorisée par la position de la Méditerranée romanisée, par la ceinture désertique, par le tracé des massifs montagneux. Le positionnement des grands-espaces de l'Antiquité suivait dès lors un axe Est-Ouest, correspondant au parallélisme de la zone tempérée septentrionale, la zone subtropicale et la zone tropicale. Seuls les empires fluviaux les plus anciens, comme l'Empire égyptien le long du Nil, la Mésopotamie, la culture de l'Indus pré-aryenne constituent des exceptions. L'orientation de ces empires était contraire à celle de l'Empire romain, elle leur était imposée par le cours de leur artère vitale (le fleuve). Cette orientation a influencé tout le cours de leur histoire jusqu'au moment où ils ont été absorbés par le premier grand-espace latitudinal du Moyen-Orient, l'Empire achéménide des Iraniens.

À partir de ce moment, s'est déployée la dynamique latitudinale, avec les Phéniciens, les Hellènes, les Romains, les Arabes, les peuples de la steppe, les Francs, les Ibères. Les peuples ibériques en effet ont d'abord transposé leur puissance d'une méditerranée à une autre, de la Méditerranée romaine à celle des Caraïbes en Amérique. Ils ont ainsi poursuivi la logique latitudinale. Quand ils atteignent les rives du Pacifique, cette expansion latitudinale prend la forme d'un éventail. Entre 1511 et 1520, les Portugais par l'Ouest, les Espagnols par l'Est, atteignent le premier grand-espace qui tentait de se développer longitudinalement vers le Sud, en comptant sur ses propres forces ; ce grand-espace était à cette époque le porte-étendard de l'Asie orientale, c'est-à-dire la Chine, puissance qui a souvent changé de forme extérieure tout en maintenant sa culture et son patrimoine racial. Avant l'arrivée des Ibériques et avant l'adoption de cette logique expansive longitudinale, la Chine aussi s'était étendue latitudinalement.

Le flux migratoire est-asiatique, chinois et japonais s'effectuait sur un axe Nord-Sud, au moment où l'expansion coloniale espagnole le traverse, constituant en même temps le premier empire latitudinal “sur lequel le Soleil ne se couche jamais”. L'Espagne n'a conservé son monopole que pendant 70 ans. Ensuite, sur ses traces, sont venus ceux qui voulaient lui confisquer sa puissance et la déshériter. Le plus puissant de ces nouveaux adversaires était l'Angleterre, qui se mit rapidement à construire son premier et son second empires, dont la configuration présentait de nombreuses torsions, mais demeurait néanmoins le résultat d'une expansion latitudinale, déterminée par la position de la Méditerranée, dont la maîtrise assurait la possession de l'Inde. Quant à l'empire des tsars blancs puis rouges, il suivait l'extension latitudinale de la zone des blés en direction de l'Est. Entre les deux empires se situait une zone-tampon. Dans les années 40 du XXe siècle, émergent presque simultanément 2 constructions géopolitiques longitudinales, la construction panaméricaine et la construction grande-est-asiatique, qui échappent toutes deux à ce champ de forces latitudinal, impulsent des expansions le long d'axes Nord-Sud et encadrent les expansions impériales britanniques et russes.

Si l'on compare ce nouvel état de choses avec la conception dynamique d'avant-garde de Sir Halford Mackinder, qu'il avait appelée “the geographical pivot of history” et énoncée en 1904,  — elle correspondait parfaitement à la situation de cette époque — la nouvelle orientation des expansions panaméricaine et est-asiatique constitue une formidable modification du champ de forces sur la surface de la Terre ; dans ce contexte nouveau, les tentatives de réaliser l'idée d'Eurafrique ou les efforts de l'Union Soviétique d'abandonner sa dynamique latitudinale pour orienter son expansion vers le Sud et les mers chaudes et pour se constituer un glacis indien, ne déploient pas une énergie cinétique aussi puissante.

Ce constat est d'autant plus préoccupant que, dans la vaste aire est-asiatique, on peut constater une pulsion interne conduisant à une sorte d'auto-limitation centripète, qui entend concentrer tous les efforts sur le grand-espace où vivent des peuples apparentés. Cette volonté centripète est déjà à l'œuvre et visible. Or la puissance impérialiste des États-Unis n'est pas centripète mais, après la concrétisation de la domination nord-américaine sur l'espace panaméricain, étend ses tentacules en direction de l'Afrique tropicale, de l'Iran, de l'Inde ainsi que de l'Australie. L'impérialisme américain part de sa base, c'est-à-dire d'un territoire formé au départ d'une expansion longitudinale, pour s'assurer la domination du monde, en enclenchant à son tour et à son profit une dynamique latitudinale. Cet impérialisme s'apprête déjà à contrer l'expansion de ses futurs ennemis en préparant une troisième guerre mondiale.

Donc, au départ de l'expansion longitudinale panaméricaine, l'impérialisme de Washington vise sans vergogne à devenir l'unique puissance impérialiste du globe, si l'on excepte toutefois le danger que représente la révolution mondiale soviétique. Face à cette révolution soviétique, la grande aire est-asiatique a dynamisé son propre espace culturel et amorcé le déploiement de sa propre puissance. Elle pense ainsi assurer son avenir en constituant une zone-tampon. Depuis une génération, les observateurs estiment que l'Europe, elle aussi, doit se donner une telle zone-tampon, comme nous l'avaient d'ailleurs déjà suggéré des hommes comme Ito, Goto, etc., pour faire pièce aux visées expansionnistes du tsarisme.

La collision frontale entre dynamique longitudinale et dynamique latitudinale est très visible en Afrique, dans l'espace islamique et dans la zone où l'empire britannique semble se disloquer. Nous constatons donc l'existence de 2 minces lignes de trafic aérien et maritime, s'élançant très loin vers le Sud, et au bout desquelles semble être accrochée l'Australie, continent vide, situé entre les territoires compacts où vivent les populations anglophones et sur la principale voie d'expansion de la grande aire est-asiatique vers le Sud. Mackinder avait parlé d'un “croissant extérieur” qui courait le danger d'être abandonné à la mer : dans cette partie de la Terre, cette prévision est presque devenue réalité. C'est aussi la raison pour laquelle l'Europe en ce moment ne semble plus solidement reliée à l'Afrique. La poussée latérale contre les maîtres des latitudes a glissé vers le Sud-Est.

Il reste aujourd'hui aux Soviétiques, maîtres de ce que Mackinder appelait jadis le “pivot of history”, et à l'Axe, c'est-à-dire aux puissances du “croissant intérieur”, plus qu'à enregistrer le fait. Certes, les combats sanglants qui se déroulent aujourd'hui sur le théâtre pontique [de la Mer Noire] et caspien sont importants pour le destin de la culture européenne, comme tous les combats qui se sont déroulés dans cette zone au cours de l'histoire, toutefois, pour le nouveau partage de la Terre en rassemblements grands-spatiaux, partage qui s'impose, ce théâtre de guerre est devenu secondaire.

L'évolution géopolitique décisive de l'avenir est la suivante : l'expansion latitudinale anglo-américaine dirigée contre l'expansion longitudinale asiatique se maintiendra-t-elle ou sera-t-elle bloquée ? Que cette lutte ait une fin positive ou négative, les États-Unis croient qu'ils se sont assurés suffisamment de gages territoriaux dans l'ancien empire britannique, pour rentrer dans leurs comptes. Dans les faits, cela signifie qu'ils veulent conserver l'Amérique tropicale et, en sus, l'Afrique tropicale. S'ils estiment que l'Insulinde, troisième grande région tropicale fournissant des matières premières, que l'Iran déjà fortement grignoté, que l'Inde, valent la peine de sacrifier énormément de sang et d'investir de colossales sommes d'argent, ils s'en empareront en concentrant autant de forces qu'ils n'en concentrent pour chasser les puissances de la grande aire est-asiatique hors de leurs possessions bien fortifiées. Pour ceux qui donnent leur sang ou leur argent à la cause des Alliés, afin que ceux-ci soient les bénéficiaires du grand héritage, telle est la question la plus patente à poser dans cette lutte planétaire.

C'est pour être les héritiers de ce grand héritage, et non pour des principes, que les États-Unis montrent à l'Europe leurs dents de gangsters ; dans la grande aire est-asiatique, ils ne font entendre que le roulement de tambour que sont les déclamations de McArthur que l'on pousse à rater dans le Pacifique sa chance de devenir un jour Président, comme jadis Cripps en Inde. Entre la Chine de Nanking et la Chine de Tchoung-King, les compromis les plus fous, les plus surprenants, sont possibles comme auparavant. Le vaste environnement qu'interpelle l'expansion longitudinale de la grande aire est-asiatique est encore plein d'énergies latentes. Sur le plan cinétique, on n'a vu ces énergies à l'œuvre que du côté de la main gauche du Japon, surtout en Chine, mais on n'a encore rien vu du côté de la main droite. Là, on s'attend à une guerre qui durera de 10 à 15 ans. La Chine a tenu le coup pendant 32 ans de guerres civiles, le Japon a derrière lui 12 ans de guerre sur le continent. Et il a prouvé qu'il était véritablement capable de frapper dur et fort en direction du Pacifique. Il faudra avoir du souffle, être capable d'affronter le long terme, de saisir les dynamiques de vastes espaces, pour comprendre la lutte qui oppose la dynamique latitudinale à la dynamique longitudinale, qui toutes deux se déploient de part et d'autre du Pacifique.

► Karl Haushofer, Zeitschrift für Geopolitik n°8, 1943. (tr. fr. : Robert Steuckers)

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Mot clés : heartland - eurasie - Mackinder

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