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IRAN : "Entretien avec son Excellence Seyed Abbas ARAGHCHI" PARIS - par M. Alain CORVEZ - 5 Février 2019.

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6ème session du dialogue France et l’Iran -

Paris 5 Février 2019

De passage à Paris le 5 février 2019 dans le cadre de la 6ème session du dialogue politique entre la France et l’Iran, Son Excellence Seyed Abbas ARAGHCHI, Vice-ministre iranien des Affaires étrangères a commenté avec quelques experts ses échanges avec son homologue français et présenté ses vues de la situation internationale depuis le retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015.

Il s’est tout d’abord félicité des échanges avec le Ministère français des Affaires Etrangères qui ont permis d’aborder toutes les questions et de d’exposer clairement les positions des deux parties dans un climat constructif et de franchise.

Le retrait américain d’un traité qui constituait une avancée significative pour les équilibres et la sécurité du monde, traité entériné par une résolution des Nations Unies et donc par la communauté internationale, constitue une régression fatale à l’établissement de relations apaisées dans le monde entre les états, sur la base d’accords « gagnant-gagnant ». L’ensemble des pays et des organisations internationales avaient pourtant pu vérifier que toutes les parties respectaient les engagements pris pour cet accord, notamment l’Iran qui avait fait un effort énorme d’arrêter ou de diminuer nombre de ses activités dans le domaine nucléaire pour se conformer dans les moindres détails aux prescriptions techniques, ce que l’Organisation Internationale de l’Energie Atomique a vérifié et confirmé officiellement en plusieurs occasions.

Dès lors, qui acceptera de signer un accord international bénéfique à tous impliquant les Etats-Unis ?

L’exemple de la Corée du Nord qui a développé son armement nucléaire de nombreuses années malgré les pressions de plusieurs présidences américaines précédentes, menacé par le Président Trump au début de son mandat d’être réduit en feu et en sang,  jusqu’à être en mesure de tirer un missile capable d’emporter une ogive nucléaire jusqu’au territoire américain a amené les Etats-Unis à négocier avec elle et il y a fort à penser qu’elle ne détruira pas son arsenal alors que Washington ne tient pas ses engagements. Le cas iranien sera un exemple encourageant à ne pas faire crédit aux Etats-Unis et à renforcer la résistance.

Il n’est cependant pas dans l’intention de l’Iran d’imiter la Corée du Nord s’il devait sortir, à son tour, de l’accord de Vienne, ce qu’il n’envisage pas pour l’instant, restant partenaire des autres signataires.

Mais l’attitude américaine incite les états à ne plus négocier quoi que ce soit et renforce la ligne de la résistance à l’impérialisme des Etats-Unis.

La République Islamique d’Iran apprécie les efforts de l’Union Européenne pour contrer la sortie des Etats-Unis de l’accord. Elle a fait preuve de patience depuis neuf mois, bien qu’elle n’ait reçu aucun bénéfice d’avoir signé l’accord, les sanctions économiques continuant à la pénaliser gravement et même se renforçant, mais personne ne voit vraiment comment le « Véhicule Spécial », sorte de caisse de compensation financière, pourrait fonctionner pour permettre aux entreprises européennes de commercer avec l’Iran. Un nouvelle plateforme financière, appelée désormais « INSTEX », créée par la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne mais qui pourrait être rejointe par d’autres pays européens, apportera-t-elle une solution ou est-ce un autre gadget ? Il est permis de se poser la question. De même, la « législation miroir » qui envisage de sanctionner en retour les entreprises américaines sera inopérante. Mais ce sont de louables efforts fournis par les Européens. Et l’Iran est prêt à les accompagner.

Les entreprises européennes, et notamment les françaises, se retirent du marché iranien d’elles-mêmes ou parce qu’elles ne trouvent plus de banque pour financer leur activité, même si celle-ci n’est pas sous sanctions américaines !  Ainsi les banques européennes sont involontairement les agents bénévoles de l’administration américaine. La paix du monde est en danger car les Etats-Unis veulent obliger des états souverains à accompagner leur politique étrangère qui sert d’abord et avant tout les intérêts américains.

En Iran la situation économique pour le peuple est difficile mais renforce la tendance dure vis-à-vis de l’Occident. Le peuple se plaint et demande pourquoi le gouvernement reste dans un accord dont il ne voit aucun bénéfice. En réalité les « pressions maximales » -pour obtenir un changement de régime- entraînent une « résistance maximale ».

Sur la question de notre défense nationale qui a été évoquée, il est clair que nous ne négocierons rien avec personne. Nos recherches et développements dans les domaines des missiles indispensables à notre défense sont une question de souveraineté et sont de notre devoir de nous défendre dans un environnement international de plus en plus hostile ; elles ne figurent d’ailleurs pas dans l’accord sur le nucléaire signé le 15 juillet 2015.

Concernant notre environnement régional, nous avons toujours proposé aux états de discuter et de nous entendre sur des attitudes raisonnables respectant les intérêts de chacun. Nous avons fait de nombreuses offres en ce sens à l’Arabie Séoudite qui ont toutes été repoussées au prétexte que « le monde arabe n’est pas votre affaire. » Nous voulions reconnaître leur rôle incontournable au Moyen-Orient et pour l’Islam, en leur demandant d’en faire autant pour la nation iranienne. Mais ce langage ne les intéresse pas.

Nous avons une grande frontière avec l’Afghanistan au travers de laquelle transitent de nombreux trafics, notamment de drogue, fléau contre lequel nous mobilisons des milliers de nos forces de sécurité qui ont payé un lourd tribut dans cette lutte. Nous avons intérêt à un Afghanistan stable et en paix car nous avons déjà environ quatre millions de réfugiés afghans en Iran qui travaillent ou sont scolarisés et plusieurs milliers d’étudiants. Nous avons donc besoin d’un Afghanistan unifié entre ses composantes. Nous pensons que les Talibans avec lesquels nous sommes en contact -je les ai reçus personnellement en Iran-sont incontournables et qu’ils veulent la paix dans leur pays. Ils exigent le départ total des Etats-Unis mais sont prêts à des discussions entre Afghans qui ont d’ailleurs déjà lieu mais ils savent que le processus demandera du temps et un agenda réaliste. L’avenir de l’Afghanistan après 17 ans d’occupation militaire américaine est inquiétant car le gouvernement actuel mis en place pas les Etats-Unis n’est pas en mesure de rétablir la paix et même de gérer et d’organiser le pays. DAESH est désormais présent grâce à l’action américaine qui l’utilise contre les Talibans. Nous craignons de nouveaux flux de réfugiés si la paix ne s’instaure pas.

Nous entretenons des échanges avec tous nos voisins et développons avec eux des relations équilibrées. Nous rencontrons souvent les Turcs, notamment dans le processus d’Astana porteur de solutions transitoires en Syrie, processus qui ne veut pas se substituer à celui de Genève mais en surmonter les obstacles ; d’ailleurs un représentant de l’ONU y est invité à chaque fois.

Notre coopération avec la Russie est importante et productrice de succès en Syrie car nous avons le même objectif de rétablir la souveraineté du gouvernement syrien sur la totalité de son territoire en obtenant le départ de toutes les forces étrangères. La Turquie, du fait de son obsession kurde a souvent un comportement ambigu ; elle devrait se souvenir de ses erreurs sur cette question en Irak où son action a finalement desservi ses intérêts.

Notre seul rôle en Syrie est de garantir le succès de la solution politique entre Syriens qui implique une discussion entre le gouvernement et l’opposition, ce à quoi le gouvernement est prêt, et des élections libres et justes. Car il ne peut pas y avoir de paix en Syrie sans un partage du pouvoir avec l’opposition. L’Armée syrienne est opérationnelle et en mesure de se déployer sur l’ensemble du territoire. Notre présence répond à la demande du gouvernement syrien d’aider au rétablissement de sa souveraineté sur tout le pays et n’est pas en vue d’attaquer Israël. Ce dernier a frappé nos forces-plus de 200 fois, a-t-il lui-même annoncé, et nous avons fait preuve de retenue dans notre réponse car nous ne voulons pas tomber dans le piège d’Israël qui consiste à déclencher un conflit général. Notre stratégie de défense n’implique pas d’attaquer Israël mais nous mettons au point les systèmes qui garantissent notre sécurité en cas d’attaque. Les Syriens, eux,  deviennent de plus en plus nerveux avec ces frappes israéliennes et cela est dangereux.

La conférence organisée par les Etats-Unis et la Pologne contre l’Iran à Varsovie mi-février sera un échec puisque de nombreux pays européens ont déjà annoncé qu’ils n’y participeraient pas. La France a indiqué qu’elle n’enverrait qu’un observateur mais nous avons fait remarquer qu’il n’était pas de bonne politique d’être représentée, même à bas niveau, à une conférence où sa voix ne sera pas entendue dans les délibérations mais sera de facto solidaire des décisions finales.

Alain Corvez*

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* Alain Corvez est Conseiller en stratégie internationale - Il intervient régulièrement sur Politique-actu.com. Nous l'en remercions. JLP.

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MEDIAS IRANIENS - Visite du responsable de la diplomatie iranienne à Paris - 4 février 2019. 

Araghchi leaves for Paris to attend Iran-France talks

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