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DAECH : "Rumiyah, la dernière arme de Daech?" Karim Ifrak (CNRS)

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Le 5 septembre dernier, soit à peine quatre jours avant l’attentat déjoué par les services de renseignements qui visait la gare de Lyon à Paris, Daech lançait un nouveau média : Rumiyah. Un magazine aux allures apocalyptiques dont le titre se réfère à un hadith prophétique annonçant « la chute de l'Empire romain et la victoire des armées d’Allah ». Le paradoxe a souvent été relevé : d’une part, Daech s’obstine à vouloir revenir, quitte à traîner le monde avec lui, aux origines de l’islam primitif. De l’autre, il ne se prive pas de recourir aux technologies « occidentales » les plus récentes.

Épuisé par les violentes offensives militaires successives qui ont provoqué des pertes considérables en ressources humaines et financières, Daech, avec l’espoir de faire croire que rien n’a changé, ne cesse de redoubler d'efforts pour optimiser sa propagande. En appui à son autre magazine, Dabiq, dont le titre se réfère à un autre hadith apocalyptique, Daech se veut rassurant et menaçant à la fois. À son armée de mercenaires, il promet la victoire incontestable annoncée par la prophétie, mais également de belles vierges au paradis, au cas où ils leur arrivaient de tomber sous le feu des « mécréants ». Et en soutien à cette promesse abusive, il est rendu un vibrant hommage au terroriste libano-australien Ezzit Raad, alias Abou Mansour al-Mouhajir qui invite, depuis l’au-delà  et en haut de la couverture, les djihadistes « à ne point se reposer que sous les oliviers de Rumiyah », en imitant un autre hadith.

Quant à l’Occident « croisé », Daech promet une armée de « loups solitaires » qui se chargeront de le noyer, en frappant à l’aveugle, sous un déluge de terreur et de violence. Sans faire la moindre distinction, il les invite à massacrer hommes, femmes, enfants et jusqu’au « vieil homme faisant la queue pour acheter un sandwich ». On peut y lire : « Tuez-les où que vous les trouviez jusqu’à ce que le vide abyssal de leur arrogance soit empli de terreur. » Des appels à la violence que Daech s’empresse de justifier en se basant sur les avis de ses propres oulémas.

Le magazine est édité par l'aile médiatique de Daech (le Centre al-Hayat) en huit langues : français, anglais, allemand, pachtoun, turc, russe, indonésien et ouïghour (la langue parlée par la minorité musulmane chinoise). On notera qu’il n’y a pas d’édition en arabe. C’est que la cible est ailleurs – aussi bien en termes de communication « interne » et de recrutement que de communication « externe ». D’une part, le magazine annonce et illustre la composante internationale d’une armée aux dimensions califales, un peu à l’image de l’armée cosmopolite du Prophète. De l’autre, il avertit de sa capacité de recruter dans un ensemble de pays, suggérant que ce sont leurs propres enfants qui se chargeront de commettre l’irréparable, en plagiant à nouveau le modèle prophétique. L’attentat projeté à Paris quatre jours après la parution de ce premier numéro suggère d’ailleurs une coordination, le souci d’apporter la preuve que cet appel rencontre un écho au cœur de ces communautés.

L’attentat déjoué par la police française s’inscrit ainsi dans une démarche double. D’une part, commémorer, à sa façon, l’attentat historique du 11-Septembre. De l’autre, apporter sa contribution personnelle à la controverse sur le « burkini » qui avait enflammé le débat public en France et ailleurs. Il n’est pas indifférent que cet attentat ait été fomenté, exclusivement, par un commando de jeunes femmes musulmanes radicalisées. Une contribution féminine qui offre l’opportunité d’illustrer, le niveau de radicalisation d’une partie de la communauté musulmane en France.

Avec le souci de démontrer qu’il n’a rien perdu de sa superbe, Daech, réagissant sur un mode « califal », lance des imprécations à l’attention du monde musulman tout autant qu’aux « mécréants » et aux « croisés » occidentaux. À travers son idéologie « takfiriste », il invite à excommunier l’ensemble des sociétés fondées sur des valeurs jugées impies telles que la démocratie, le nationalisme, les élections ou le non charia. Ainsi, par ces appels menaçants et l’acte terroriste manqué, Daech tient à rappeler à ses ennemis mais aussi à ceux qui douteraient de sa puissance, à l’image du Prophète en pleine bataille des « Ahzabes », que la roue risque de tourner et que leurs offensives ne resteront pas impunies. En Une du premier numéro deRumiyah figure ainsi la photo d’Abou Mohammed al-Adnani (tué le 30 août dernier) : manière d’avertir que, contrairement à ce que prétend l’Occident, les projets de l’E.I ne s’éteignent pas en même temps que tombent ses émirs. 

Bien entendu, ni l’eschatologie, ni les menaces réitérées à l’encontre des valeurs du monde moderne ne dissuaderont la communauté internationale, sa coalition en tête, à réagir. La Bataille de Mossoul, en préparation depuis des mois, n’est pas sans raison annoncée comme « décisive » par les Américains et la coalition internationale composée de 60 pays. L’enjeu symbolique répond à la bataille de la communication engagée par l’Etat islamique. Dernier bastion de Daech en Irak, Mossoul est la ville depuis laquelle Abou Bakr Al-Baghdadi a proclamé, il y a deux ans, son Califat après avoir mis en déroute, avec à peine 500 combattants, une armée dix fois plus importante. La coalition internationale, les Iraquiens les premiers, ont pris la mesure de cet enjeu symbolique. Un peu comme on peut, dans certains conflits, « frapper au portefeuille », ils visent le symbole autant que la place militaire stratégique. En libérant cette ville mythique des griffes de Daech, ils renvoient à Daech son propre message apocalyptique : l’heure de la fin approche.

Mais la netteté de cette réponse militaire et symbolique pourrait bien se perdre dans le chaos du réel. On entrevoit d’ores et déjà une série d’autres problèmes collatéraux malaisés à résorber. S’annonçant âpre et longue, la bataille fait craindre un drame humanitaire au regard du million et demi de personnes qui habitent la seconde plus grande ville du pays. Un drame qui viendra, via d’autres canaux, gonfler les rangs des centaines de milliers de migrants dont personne ne semble savoir quoi faire, à commencer par les voisins proches de l’Irak. Et l’on peut imaginer sans peine qu’à la résorption progressive de sa puissance « étatique » et militaire, Daech réponde par une offensive de type asymétrique, avec de nouveaux attentats et une communication utilisée comme arme de guerre. C’est malheureusement ce que suggère la sortie de ce nouveau magazine, au crépuscule d’un « califat » qui ne durera que quelques années, mais dont le pouvoir de nuire n’est pas prêt de disparaître.

KARIM IFRAK*

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* Karim Ifrak est Islamologue, ingénieur d'études au CNRS, Paris.

Article publié avec l'aimable autorisation de son auteur.

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Mot clés : DAECH - Karim IFRAK

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