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« Islamisme algérien : Source et évolution » par Troudi Mohamed, chercheur associé à l’IIES, Paris.

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L’islamisme a toujours existé dans le monde arabo-musulman. C’est l’utilisation de l’Islam comme idéologie politique dans les luttes de libération nationale par les élites nationalistes. Dans les années soixante-dix et quatre-vingts, il devient le refuge ostentatoire, l’expression des spoliés, des marginalisés et des "mal identifiés", mais il occupe en fait trois espaces, celui du mouvement social, le terrain politique (la stratégie révolutionnaire de l’Etat islamique) et celui de l’imaginaire (l’utopie politico-religieuse). L’islamisme fait rêver le jeune chômeur en lui proposant un système très simple dans lequel il y a une solution à tous les maux et où chacun trouvera sa place.

Le courant traditionaliste ne reconnaît de légitimité au pouvoir politique que s'il s'engage dans une finalité primordiale, celle d'une parfaite symbiose de la vie quotidienne de chaque musulman avec les prescriptions des textes religieux. Soucieux de retrouver et de revendiquer cette légitimité, certains responsables politiques se sont lancés consciemment ou pas dans une politique de contrôle de la religion en s'en accaparant. Ainsi d'un pays à l'autre l'islam a été diversement utilisé.

 Pivot de la vie, l'islam va devenir objet et instrument de tous les différends. Les intérêts des uns et des autres, leurs ambitions comme leurs inhibitions, se définiront désormais par rapport à la religion. Dès lors que l'islam occupe une place prépondérante dans les sociétés maghrébines, les changements politiques, les querelles d'écoles se règleront désormais par référence à la seule source de vie: l'islam. Ces querelles, on les retrouve également dans la Charia puisque diversement interprétée par les modernistes et les traditionalistes. Dans cet environnement aux dimensions infinies, des islamistes toujours plus purificateurs, ne cesseront de jalonner l'histoire de la religion musulmane à toutes les époques.

L'Algérie n'a pas échappé à la règle comme nombre d'autres pays arabes. En effet le réveil d'un islam vertueux s'est fait soit en réaction à un courant novateur mettant en danger la perception d'un islam pieux soit au nom d'un projet politique destiné à servir un islam authentique, c'est le cas de l'Algérie. Le penseur et sociologue tunisien Ibn Khaldoun l'a relevé de son temps en considérant notamment que tout changement de dynastie dans le monde arabo-musulman, passait presque obligatoirement par la propagation d'une doctrine religieuse soutenue et conduite par un groupe dont les membres étaient eux-mêmes liés par un esprit de clan. C'est ce que Ibn Khaldoun appelle «  Taâssub » ou dogme.

En vérité, la succession des royaumes, ne s'est jamais interrompue ni au Maghreb ni ailleurs en terre d'islam. Tous ceux qui ont accédé un jour au pouvoir (les Almohades, les Mourabitouns, les Sanhadjites voire les Hafsides...) n'y sont parvenus que parce qu'un prédicateur a su rassembler autour de lui quelques tribus et s'est lancé à l'assaut de la citadelle d'un sultan qui a cessé d'incarner pensent-t-ils un islam authentique. Les tribus n'étant plus ce qu'elles étaient, la reconquête du pouvoir se fait par infiltration du pouvoir en place.

Pour mieux cerner ce phénomène du reste inattendu de l'irruption de la violence islamiste sur la scène maghrébine, il faut revenir à la source dont il tire son idéologie. Ce sont les disciples de  Hassan Al Banna, qui ont posé en Egypte au début des années trente, les jalons de la gestation islamiste dont ils constituent à bien des égards, l'expression fondatrice. Les islamistes maghrébins notamment algériens, n'ont fait que reprendre le tronc commun de la dialectique islamiste posée par les « frères musulmans » même s'ils se sont à bien des égards, dissociés tactiquement d'abord, de manière doctorale ensuite.

La poussée islamiste en Algérie s'inscrit plus qu'on le pense davantage dans la continuité de l'histoire politique maghrébine. Les islamistes algériens n'ont acquis de part significative du marché politique que lorsque le modèle mis en œuvre par les dirigeants nationalistes, a commencé à montrer ses limites. Leur émergence s'inscrit dans une logique qui non seulement ne contredit pas la dynamique nationaliste mais en la prolongeant sur le terrain culturel, aboutit au contraire à relancer le processus qui en constitue l'essence même à savoir la distanciation-positionnement à l'égard de l'Occident.

La crise économique et la dé-légitimation des partis-Etat ont mis en faillite, le système socialiste algérien, bien avant le camp soviétique. Dans le cas de l’Algérie, la faillite du développement socialisé entraîne la remise en cause complète de l’idée de modernité et de la croyance dans l’Etat, celui-ci étant assimilé par les petites gens à corruption, profit personnel et clientélisme.

Parallèlement à «  l'époque développementaliste », la véritable dynamique interne qui traverse depuis le début du siècle la société maghrébine notamment algérienne est avant toute chose une dynamique de repositionnement par rapport à l'occident. Néanmoins un paradoxe subsiste, il tient en ce qu'en dépit de l'âpreté de la lutte politique pour l'indépendance, les modèles culturels occidentaux n'y furent aucunement remis en cause. Il n’y a pas eu de rupture de la dynamique coloniale mais seulement sa prise en charge et son extension par des éléments nationaux.

L'émergence des mouvements islamistes apparaît dès lors comme participant sur le terrain culturel de ce même besoin de distanciation voire de repositionnement à l'égard de l'occident notamment à l'égard de l'ancienne puissance coloniale. Aujourd'hui le projet de ré islamisation de la société algérienne, s'apparente à une affirmation d'identité propre. Cette « démocratisation » ou « popularisation » de la culture islamique de base à laquelle on assiste, selon l'expression d'Olivier Carré, se définit par opposition aux modèles occidentaux en vers lesquels les islamistes ressentent de plus en plus une défiance certaine.

Celle-ci se nourrit en outre d'un sentiment d'insécurité face aux projets de l'occident comme sur le conflit israélo-arabe. En Algérie, la France est en première ligne des critiques des mouvements islamistes, non seulement parce qu'elle est perçue comme le principal soutien du régime en dépit de son apparente ouverture, mais également parce qu'elle représente un risque de perte de l'identité musulmane algérienne.

Je veux dire que les grands combats nationalistes des années cinquante se sont menés sur le champ de l’émotionnel, de l’identité culturelle et religieuse en rupture avec les modèles du colonisateur, et non sur celui de la rationalité des "Lumières".

Si l'on dresse un rapide tour d'horizon des différents mouvements islamistes maghrébins, l'on observe qu'il existe des facteurs de différenciation notable mise à part leur volonté commune de ramener la société maghrébine à un type d'organisation plus stricte, régi dans son système politique, dans ses structures et son code civil par la loi islamique (la charia), même si ce projet ne semble avoir aucune chance de voir le jour. Je pense même qu’utiliser l'islam comme un projet politique conduit inexorablement à l'échec.

Les facteurs qui expliquent la variété des situations au Maghreb, renvoient avant tout aux fonctions que remplit le discours islamiste. Manifestement de tous les pays maghrébins, la Tunisie est le seul sur le quel la greffe islamiste a eu plus de mal à prendre, il est vrai que sa petite taille géographique la rend plus maîtrisable. Par ailleurs, les choix politiques et sociaux, suivis dès l'indépendance ont permis l'ouverture de la Tunisie sur son environnement régional et international, ce qui a été une des raisons de la réussite de la Tunisie contemporaine. Ce faisant, la Tunisie s'est engagée très tôt au nom des idées progressistes dans la lutte contre les archaïsmes religieux du reste incompatibles avec les exigences de la vie moderne.

En Tunisie, pays d'accueil et de tolérance de longue date, il ne peut y avoir de place à des idées rétrogrades véhiculées par des gens égarés et violents. La Tunisie a toujours combattue les archaïsmes liés à l'Islam ou plutôt l'utilisation qui lui a été faite dans la société tunisienne. Le président Bourguiba n'a-t-il pas combattu le maraboutisme, l'obscurantisme et la violence au nom de l'Islam ? Le président Ben Ali a continué fidèlement l'héritage de son prédécesseur sur ce point précis de l'instrumentalisation de la religion en refusant que se développe en Tunisie des lectures extrêmes de l'Islam qui peuvent par ailleurs amener à sa propre négation ( il faut pas perdre de vue l'exemple algérien ou près de 200.000 personnes sont mortes au nom de l'islam).

De son côté, le Maroc semble à priori aussi bien organisé pour combattre les mouvements fondamentalistes et relever le défis de l'islamisme. En effet en jouant de son statut de « commandeur de croyants », le roi occupe et contrôle le champ religieux, ne laissant aucune liberté d'action pour des mouvements se réclamant d'obédience islamiste, comme le mouvement du cheikh Abdessalem Yacine, chef spirituel et fondateur du mouvement islamiste clandestin « justice et bienfaisance »  «  Al Adl wal Ihsan ».

La relative réussite du cas marocain, s'explique par le titre particulier dont jouit le roi, mais également par le fait que la monarchie marocaine, s'est toujours appuyée sur les couches rurales de la population, les plus conservatrices et les plus pratiquantes. En dépit des violences islamistes qui ont marqué l'histoire très récente du Maroc, le roi a néanmoins réussit à baliser non seulement le champ politique via un contrôle plus rigoureux des associations et des journaux de sensibilité islamiste, mais également le champ religieux en limitant la prolifération des lieux de culte et en neutralisant les prêcheurs virulents, agissant dans la clandestinité notamment ceux se réclamant du fondateur du premier mouvement islamiste, le cheikh Yacine. Il est incontestablement parvenu à contenir les effets déstabilisants de la vague islamiste

S'agissant de l'Algérie en revanche, le verrouillage de la vie politique - longtemps imposé par les tenants de l'ex-parti unique et par le biais de circonstances locales, régionales et internationales, -  a incité les islamistes algériens à brûler les étapes et à se positionner à la différence des autres mouvements islamistes maghrébins, en repreneurs du pouvoir.

En effet de violents traumatismes nés de cent trente ans de présence française et de huit années de guerre de libération nationale, ont laissé des cicatrices profondes et désorientés une population constamment à la recherche de ses marques. On comprend dès lors, l'impact quasi-immédiat des discours réducteurs et simplificateurs des partisans d'Abassi Madani et d'Ali Bel Hadj, deux hommes emblématiques du fondamentalisme algérien. Il faut rappeler au passage que trente ans de régime unique ont préparé le terrain à l’éclosion de l'islamisme qui a par ailleurs longtemps servi d'idéologie à l'ancien parti unique le FLN «  Front de Libération Nationale ». Le colonel Boumediene avait de son temps concédé aux oulémas, les ministères clés de l'éducation nationale, de la justice et des affaires religieuses. Mieux encore on entendit lors du congrès du FLN en novembre 1989, des délégués réclamaient l'abandon de la mixité et l'application de la loi islamique (charia).

Pourtant à en croire un le même Houari Boumediene, l'islam est loin de constituer un recours ou une alternative de changement pour un peuple qui lutte pour sa survie. Dans un de ces écrits, il dit: « Un peuple qui a faim n'a pas besoin d'écouter des versets. Cela dit avec toute la vénération pour le Coran que j'ai appris à l'âge de dix ans (...), les peuples qui ont faim ont besoin de pain, les peuples ignorants de savoir et les peuples malades d'hôpitaux », disait l'ex-président algérien Houari Boumediene. Seulement l'histoire et singulièrement celle de son peuple, devait lourdement le contredire et de quelle manière. Les peuples musulmans notamment du Maghreb ont opéré depuis la fin des années soixante dix, un net retour aux sources de l'islam. Cette période était marquée par l'émergence d'une nouvelle forme d'opposition dont se réclament les mouvements islamistes, un phénomène aussi spectaculaire qu'inattendu. Se faisant, les peuples du Maghreb se fient à ceux qui au nom de l'islam, leur promettent le bien-être collectif avec en prime la protection renforcée de l'identité arabo-musulmane, la dignité et en prime la conquête du pouvoir politique.

En Algérie, au Soudan, en Egypte, au Liban, au Pakistan, au Maroc, en Somalie et en Afghanistan, pour ne citer qu'eux, sans parler de l'Iran, un des rares pays musulmans où les religieux sont au pouvoir, déferle une vague fondamentaliste que l'occident diabolise à tort ou à raison, à mesure qu'elle menace inexorablement des régimes en place ou pire se rapproche de ses frontières. Un « péril vert » s'est dressé partout au Maghreb et ailleurs à la faveur de l'enlisement du conflit israélo-palestinien et aux politiques comprises comme impérialistes et antimusulmane menées par les Etats-Unis et leurs alliées. Cette poussée islamiste est animée par quelques centres tout-puissants, pourvoyeurs à la fois d'idéologie, de finance et de stratégie d'action.

C'est dire combien la civilisation arabo-musulmane est prise entre la fidélité au passé que souhaitent faire revivre les fondamentalistes notamment algériens et son nécessaire évolution technique et démocratique. Pour l’instant, c’est le passé que l’on invoque plus que les exigences du temps présent. C'est de toute évidence, le chemin suivi par les différentes tendances du fondamentalisme religieux en Algérie.

L'islamisme algérien se singularise par rapport aux mouvements islamistes maghrébins à plus d'un titre: la brièveté de son histoire; l'immédiateté du passage au politique; l'absence d'une filiation doctrinale précise qui permette de le rattacher à des courants spécifiques; la capacité à opérer des parallèles avec plusieurs familles d'idées ( références à Ibn Badis, le fondateur de l'Association des oulémas musulmans, crée en 1931 à Constantine ou encore à Hassan Al Banna fondateur en 1928 de l'Association des frères musulmans Egyptiens); la rareté d'une production doctrinale autochtone de qualité; la relative faiblesse de la culture religieuse des adeptes; le fait qu'il soit plus qu'ailleurs le produit direct de la politique de l'Etat depuis l'indépendance.

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