Débats

"LE VERITABLE DEFI ENERGETIQUE" par Hubert de Champris

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- Pour un éloge de la pensée humaniste - 

Nous pourrions bien nous apercevoir un jour prochain que le fameux slogan publicitaire qui faisait florès sur les écrans après la première crise mondiale du pétrole, en 1973, tapait dans le mille et, sans le savoir, pointait la première des richesses, la toute première des énergies à la fois fossiles et renouvelables : la matière pensée, la matière qui a nom : pensée. En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. Alors, non trois vers mais quelques courts paragraphes en prose pour tenter de rouvrir les débats. De cette énergie, de cette véritable houille blanche de l’esprit, qu’en faisons-nous ? Que deviennent-elles ? Existe-t-il une politique publique de leur exploitation et développement ? Un plan quinquennal de recherche en matérialisation d’idées ?

A/ L’Archive, ou le canal de réception et de conservation :

En l’état, étant donné l’inexistence d’une puce électronique incorporable dans le cerveau et permettant, telle l’aiguille d’un électroencéphalographe, la transcription verbale homonyme des pensées, tout – autrement dit : le maximum de ces pensées – doit être noté sur un support concret palpable. En d’autres termes, le fichier électronique, votre écran d’ordinateur etc ne sont que des intermédiaires, des supports provisoires, car incertains dans leur durée, leur viabilité. Certes, les rats de votre cavent peuvent bouffer vos dossiers et les bibliothèques d’Alexandrie ou d’ailleurs peuvent à nouveau brûler. Il n’en demeure pas moins comme un invariant intemporel que ne vaut que ce qui vous touche. Et vous ne touchez pas l’intérieur de votre écran, ce qu’il y a juste derrière ; d’ailleurs, les contenus de connaissance ne s’y trouvent pas. Vos logiciels ne sont que des condensateurs d’informations à l’image du cerveau dont il se dit de plus en plus qu’il ne crée pas la pensée personnelle, mais qu’il n’en est que l’habitacle, la chambre de condensation (et peut-être aussi, comme Clearstream l’est en matière financière, de compensation) [voir le rôle imparti aux différents types de neurones, dont les fameux neurones-miroirs, neurones de socialisation ouvrant à l’aptitude à l’appropriation des émotions d’autrui.]  Or, vous pouvez toucher le papier, le humer, vous en pénétrer. Forme et fond sont inséparables. Vous ne serez atteint par ce qui est écrit qu’en fonction, qu’en vertu de ce sur quoi cela est écrit. Toute information non fixée et non lue sur le papier (à défaut, le marbre ou autre matière vrai) est nulle et, surtout, non avenue : elle glisse sur votre cervelle. Observant vos travers actuels, votre vieille institutrice vous aurait dit en vous tordant l’oreille jusqu’au sang : ‘‘alors comme ça, ça rentre par une oreille et ça sort par l’autre…’’ et elle aurait eu bien raison. Lorsque vous regardez aujourd’hui les gens dans le métro, dans une salle de fitness, vous vous dites qu’il y a beaucoup de claques qui se perdent : casqués, ‘‘perclus’’ plus que perdus dans leur petit monde, nos autistes consentants nous mènent pour de bon (et pour le pire) Jusqu’au bout du monde, ce monde névrosé derrière ses écrans que le réalisateur Win Wenders annonçait en 1991. Bref, on retournera au papier de premier jet comme on se tourne de nos jours vers l’alimentation biologique : comme quelque chose de bon et de naturel.  

Archives et connaissances ont donc plus que partie liée : ils sont éternellement synonymes.

L’archive a ceci de particulier qu’elle à la fois le nom du support matériel de l’indication d’un fait et celui du contenu de ce support, sa matière. Elle est donc tout ensemble forme (enveloppe ou support formel) et matière (au sens du contenu, de la matière à laquelle se rattache le fait exprimé). A l’inverse de la science historique, qui se fonde sur des faits, sans expression explicite et a priori de jugements de valeur sur ceux-ci, une doctrine soutient des jugements de valeur ; mieux : elle prétend dire le vrai.

Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne chaque religion, en sa qualité de formalisation de vérités, révélés ou non. Chaque religion possède ses textes, canoniques ou non. La religion chrétienne repose (au sens matériel et formel) sur ses archives : elles ont noms de Bible et de Tradition. A partir du moment où l’on comprend qu’on ne peut parler d’archives abstraites (ou virtuelles), force est d’admettre que le caractère en premier lieu purement oral des vérités propres à l’expression chrétienne a fait l’objet d’un processus d’archivage débouchant sur ce qui n’est rien d’autre que l’Ancien et le Nouveau Testament. On est là à la jonction des deux caractères de la définition de l’archive (relevés plus haut). L’oralité première du christianisme – la Parole – a été structurée par son fondateur afin d’en faciliter la mémorisation : «banquets de la Parole», construction des récits, utilisation de paraboles et proverbes, mots-clés, gestes, pèlerinages… Autant de supports mnémotechniques gages, selon les dernières recherches, d’une transmission totalement fidèle (1). Mais, une religion ne peut à terme perdurer que si ses dogmes et sa doctrine sont comme éternisés dans la gangue de ses archives canoniques. Ce phénomène se vérifie aussi bien à propos des sources orales (les Evangiles), de leur mode finale de transmission et de fixation (la Tradition et les textes bibliques devenus canoniques) que des sources (directement) écrites.

Toutefois, l’apparition de modes techniques radicalement nouveaux de FIXATION de la vérité (numérisation ; évanescence propre à la noosphère) pourrait entraîner la métamorphose de cette même vérité, c’est-à-dire non seulement de sa forme (de son support matériel, de son enveloppe et de son vecteur de diffusion) mais aussi de sa matière, c’est-à-dire de son contenu,- et ce, tant dans sa lettre que dans l’esprit de la lettre.

Où il se confirme que le relativisme absolutiste inhérent à la Modernité Tardive à la fois résulte de l’apparente déshérence du support PAPIER et la détermine.

Où l’on peut aussi espérer en dernière analyse que, de toute éternité, tout, toute vérité procède en premier lieu du PAPIER pour, après moult avatars sans doute, retourner heureusement au PAPIER et à son imprimerie. Cette technique et moyen de communication constitue le plus efficace et le plus confortable des moyens d’information aussi bien que le plus performant des moyens d’infirmation de contre-vérités. Le papier est le corps et le cœur du message et constitue un bon équilibre entre la tablette d’argile sumérienne, le rouleau des abbayes du Moyen-Âge et l’écrit électronique.

B/ Le sur-efficient intellectuel ou hyp.i.e. comme canal de création :

La modestie, ou la vérité, comme on le préférera, ne doit pas leur faire oublier qu’ils ne sont que des canaux, de vastes chambres de compensation (pour reprendre l’image déjà utilisée), de traitement ou de retraitement de l’information. Il n’est pas exagéré d’alléguer que toute idée était déjà une idée en l’air (2) et que toute novation n’est qu’une vieillerie recyclée d’ère en ère. En ce sens, on n’invente rien, sauf à entendre le verbe inventer dans son premier sens de découvrir (on parlera de l’inventeur d’un trésor).

Nous empruntons à Mesdames Jeanne Siaud-Facchin et Monique de Kermadec (3) ces termes et cet acronyme (hyper-intelligence/émotivité conjuguée) en tous points préférables à celui, galvaudé et sujet à méprise (dans les deux sens du terme d’ailleurs !), de surdoué. On a déjà relevé que, d’une science à l’autre, types et typologies ne sont pas exactement superposables, et ce, en premier lieu parce que les sciences humaines n’utilisent pas un vocabulaire suffisamment précis, si bien qu’elles désignent parfois d’un même mot des réalités différentes et de deux ou plusieurs termes une seule et même chose. En réalité, ce fait n’est pas en lui-même une difficulté puisqu’en matière de sur-efficience intellectuelle, le principe de l’inclusion des caractéristiques constitutives de caractères (4), eux-mêmes pouvant être contenus (5) dans différents tempéraments (6) est la règle qui ne souffre que des exceptions. (Lesquelles, par contraste, ne faisant que ressortir l’aspect totalisant de la personne du surdoué.) En ce sens, il annonce et, dans le meilleur des cas du moins, incarne le type de l’honnête homme à travers les siècles tel que Pierre Magnard en toute délicatesse le magnifie dans ses écrits (voir plus loin C).

Pour connaître les bienfaits, les promesses de ce qui est la plus ancestrale des énergies nouvelles sans méconnaître le contexte ô combien subtil de son extraction, de son transport, de son conditionnement (risque de constitution d’un faux self durable tel que l’a décrit Winnicott) et de sa conservation, pour une fois, rien qu’une fois reportez-vous à chacun et à l’ensemble des livres ici prescrits. Parmi les multiples commentaires qu’ils appellent, formulons simplement ceux-ci. Il nous semble :

- que les degrés atteints dans les intelligence cognitive, émotionnelle, relationnelle et créative soient les une les autres en proportion. Ainsi s’épousent-elles tout en ayant tendance non certes à se combattre mais à se déstabiliser mutuellement. Ce constat paraît avéré en particulier au regard des relations entre les intelligences émotionnelles et relationnelles ;

- que Jeanne Siaud-Facchin et Monique de Kermadec traitent au principal des surdoués créatifs tels que Rémy Chauvin en parlait en 1975. (Peut-être Kermadec cite-t-elle trop la MENSA, le club des ‘‘gros cerveaux’’ aux QI de 130 : nous pensons que les deux tiers de ces intelligences froides ne sont pas à proprement parler des HYP.I.E. tandis que le QI de bon nombre de ces derniers tourne plutôt autour de 120) ;

- que notre deuxième auteur confond tradition et névroses familiales. Monique de Kermadec écrit (p. 90) : ‘‘L’adulte surdoué sera encore plus marginalisé dans une société où l’autorité est fondée sur la tradition. Une relation à l’autorité et au pouvoir très forte, comme en France, engendre un fonctionnement sociétal très hiérarchisé, où prédomine l’égalité sur la liberté. Or l’adulte surdoué se démarque par l’originalité de ses valeurs et de sa démarche personnelle, et par la très grande liberté de ses vues. Cette communauté tendra à le marginaliser.’’

Notre propos ne peut être ici de discuter des critères de la véritable autorité entérinés, validés puis incorporés à la Tradition. Il est seulement de faire remarquer que les sociétés post-modernes hyper-libérales comme celle des Pays-Bas sont autrement mais tout aussi sclérosantes pour notre type. Les pays latins, méditerranéens, aujourd’hui comme hier regorgent sans doute de familles sévèrement burnés mais - regardez Bergman - les pays anciennement luthériens de Scandinavie ne sont pas en reste. Entre les deux, notre cœur ne balancent pas, si ce n’est que l’adulte surdoué paré et emparé, dans ledit contexte, du carcan de son faux-self vous donnera le Zorn de Mars où l’on voit précisément la pensée dévorer son corps, abattre son support. Non, en présence d’une différence, surtout fusse-t-elle estimée par elle positive, en bon père de famille, la Tradition, soit la tradition véritable, met à l’épreuve. Elle veut vérifier en faisant éprouver. Elle a en horreur les enfants gâtés. Mais, sa religion faite, en regard de son rejeton, la Tradition, le père (et, bien sûr, le père envers sa fille, car, en matière d’éducation, il n’y a pas mieux, et à vie, qu’un bon Œdipe pas piqué des hannetons !) de tous les vecteurs d’accomplissement seront les plus efficients.

C/ L’Humaniste comme type d’incarnation de cette énergie :

Comparez leurs portraits en peinture : les visages de Pascal et de Spinoza se ressemblent trait pour trait. Simplement, en bon Sagittaire, ce dernier rentre-t-il sa flamme, comme sa philosophie d’ailleurs, avec son panenthéisme, son Dieu de l’intérieur. En leurs philosophies et personnes si opposées et si complémentaires à la fois, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils sont des manifestation supérieures du véritable humanisme et, partant, de l’humaniste original dont notre époque, qui n’a que ce mot là à la bouche, ne promeut qu’une version controuvée. Pierre Magnard nous raconte que le célèbre livre de Balthazar Gracian, El discreto, - le ‘‘discret’’, l’homme « réservé, retenu, judicieux, modeste, prudent, capable de secret » - a pour juste traduction L’homme universel (7). Il nous montre que ses particularités, essentiellement morales, formant son unicité (c’est-à-dire son caractère unique ainsi que l’unité, l’harmonie de sa personne) en font un uomo universale qui récapitule en lui tout de l’homme. Uomo unico, uomo universale écrivait au début du XVème cet alter-ego de Vinci, Léon-Baptiste Alberti dont Les Belles Lettres publient ces temps-ci  De la famille (8). Notre ‘‘hypie’’ est un peu l’humaniste des temps post-modernes, qui, quoique situé en un même point de la droite de Pierre Magnard tâte dans certains domaines bien à gauche, par exemple du côté de cette anti-psychiatrie qui fustige à bon escient le politiquement et le moralement correct de sociétés (9), d’entités et autres familles qui n’ont depuis le temps, rien perdu de leur  caractère oncogène.

Autrement dit, et une fois de plus, il faut pour s’entendre, en premier lieu savoir de quoi l’on parle et de quels termes on use pour ce faire. On ne vous a pas parlé ici d’une espèce secrète, mais d’une énergie discrète. On s’est aussi surpris à s’apercevoir qu’on laissait ici aisément deviner qui, depuis vingt siècles, de ces humanistes, de ces hyp.i.e. , était le premier, le prototype. On s’est surtout aperçu qu’en bonne logique, on n’avait jusqu’à l’imprimerie pour l’instant rien dit.      

HUBERT DE CHAMPRIS

____

(1)   cf. Jaroslav Pelikan, A qui appartient la Bible ?, La Table Ronde, 2005 et, surtout, Pierre Perrier, La transmission des Evangiles, Sarment/éditions du Jubilé, 2006.

(2)   Et, s’il n’était pas déconseillé d’abuser des consonances : déjà dans l’ère précédente.

(3)   cf. Jeanne Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux ?- L’adulte surdoué-, Odile Jacob ; Monique de Kermadec, L’adulte surdoué, Albin Michel.

(4)   Aussi au sens des Caractères de La Bruyère.

(5)   Au sens aussi de : limités.

(6)   Principalement ceux décrits dans la typologie de Le Senne.

(7)   cf. Pierre Magnard, L’humanisme trahi, revue Perspectives libres n°6 (avril-novembre 2012) et, surtout, Pierre Magnard, Pascal. La clé du chiffre, La Table Ronde, 2007.

(8)   Alberti, De la famille, préface de Michel Paoli, traduction et présentation de Maxime Castro, Les Belles Lettres, 2013.

(9)   Au sens aussi de sociétés commerciales.

- voir aussi le site de l’Association des archivistes français –

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