Débats

« La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance» PAUL ARIES

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Trois questions à Paul Ariès directeur du Sarkophage à l’occasion de la sortie de son nouveau livre.

Florence Leray pour le Sarkophage : Tu publies fin janvier aux éditions La Découverte un nouvel ouvrage : La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance. Livre important car occasion d’opposer deux gauches, une gauche optimiste mais productiviste et une gauche antiproductiviste mais toujours pessimiste. On l’aura compris : ton grand projet théorique et politique est d’appeler à une gauche antiproductiviste optimiste mais ton livre est d’abord l’occasion d’un grand voyage de plusieurs siècles dans les débats qui ont toujours divisés ces courants.

Paul Ariès : Cette histoire oppose moins deux gauches bien définies que deux tendances qui ont toujours cohabitées au sein des grandes familles de la gauche : il serait trop simple d’opposer le méchant Marx au gentil Paul Lafargue. Le combat est à l’intérieur du marxisme comme de chaque courant de la gauche. Le seul qui fasse exception est le courant libertaire nativement antiproductiviste. Les courants productivistes ont dominés les gauches au sein du 20e siècle. C’est cette même gauche qui a dirigé un bon tiers de l’humanité pendant 40 ans. Mais cette gauche productiviste est aujourd’hui totalement orpheline : elle a perdu la foi dans les lendemains qui chantent d’une société d’abondance à portée de main. Cette gauche tergiverse encore face à la nécessité d’annoncer la possibilité d’un autre socialisme : celui de la suffisance contre celui du pays de Cocagne, celui de la simplicité et de la gourmandise contre celui des générations sacrifiées. Ce débat n’engage pas seulement des théories : faut-il et comment s’opposer à la société de consommation, comment faire entendre un différentialisme social ? Cette même gauche qui fut optimiste tant qu’elle croyait dans le productivisme a pourtant fait la preuve de son inefficacité dans ce domaine. Ce socialisme là produit beaucoup moins bien que le capitalisme au regard des critères qui sont ceux de la société de consommation et il restera toujours incapable d’en proposer d’autres. Il ne fut à l’origine d’aucun objet capable de concurrencer les objets capitalistes.

Florence Leray pour le Sarkophage : Tu montres cependant dans cet ouvrage qu’une autre gauche a toujours été possible, une gauche qui renonce à l’opulence, une gauche qui refuse d’agir par nécessité et d’en appeler au sacrifice d’une génération, une gauche qui sait réveiller les forces de vie qui continuent à battre sous le carcan de l’économisme. Pour qui connais ton athéisme forcené, ton matérialisme philosophique, tu te livres même à une sacrée réhabilitation de cette gauche spiritualiste, celle qui faisait tourner les tables, celle de Victor Hugo ou de Jean Jaures…

Paul Ariès : Une gauche antiproductiviste a toujours existé mais en broyant du noir. Elle a trop lu Lautréamont et Rimbaud et fut indécrottablement pessimiste. Ce pessimisme fut celui des socialistes utopistes face à leurs échecs répétés, celui des socialistes antiautoritaires face au peuple qui ne veut rien entendre, celui des marxistes hétérodoxes qui cultivent leur gueule de bois d’avoir, eux, trop bien compris ce vers quoi conduisait le capitalisme du 20e et du 21e siècles. Nous ne pouvons espérer dépasser ce vent de pessimisme que si nous nous mettons à l’écoute des forces de vie qui ont toujours parcouru le mouvement social. J’ai consacré de longues pages au pessimisme de Leroux, de Kropotkine, de Bakounine, de Proudhon, de Louise Michel, d’Elisée Reclus, des marxistes hétérodoxes comme Lukacs, Gramsci, Benjamin, Adorno, Marcuse et même Sartre et Althusser mais j’ai cherché aussi à comprendre ce qui a toujours empêché les auteurs et militants les plus lucides à être foncièrement optimistes. On ne fera certes pas la révolution avec des forçats consentants du travail. On ne prendra plus de Bastille avec des consom’acteurs qui se lèvent pour Danette. A quoi peut servir de se répéter que le capitalisme créé les conditions de son propre dépassement, s’il peut être dépassé aussi bien par sa droite que par sa droite.

Florence Leray pour le Sarkophage : Tu dis pourtant qu’un antiproductivisme optimiste est possible. Tu expliques que notre impuissance a être à la fois antiproductiviste et optimiste tient au fait que la lutte des classes n’a pas eu lieu au 20e siècle c’est-à-dire qu’il n’y a jamais eu de confrontation des modes de vie capitaliste et socialiste ou plus exactement que celle-ci a tourné court par jet de l’éponge. Les partis révolutionnaires n’ont jamais cru possible d’affronter le capitalisme sur ce terrain et ont choisi ses propres critères avant de finalement rendre les armes.

Paul Aries : Je ne dis pas seulement qu’un antiproductvisme optimiste est nécessaire, je montre qu’il est possible, qu’il existe même déjà en germe. Je soutiens pour cela une thèse très iconoclaste au sein des différentes gauches : les milieux populaires ont toujours été nativement antiproductivistes, ce fut vrai des paysans refusant la faux et des ouvriers détruisant les machines qu’ils jugeaient néfastes, c’est encore vrai aujourd’hui des paysans chinois luttant contre la « modernisation » voulu par le pouvoir. Je rappelle que Benoit Frachon, leader communiste de la CGT, pouvait encore au Congrès de 1955 s’en prendre à l’automobile, au réfrigérateur, à la machine à laver pour tous…qui apporteraient selon lui le « mode de vie américain ». La CGT est bien loin de cette lucidité. Cet antiproductivisme fut celui de la critique des objets capitalistes par William Morris (1834-1896), par Siegfried Giedon (1888-1968) par Günther Anders (époux d’Hannah Arendt). Il fut celui de Henri Lefebvre dont je cite largement le Manifeste différentialiste de 1970 comme un appel à récréer aujourd’hui de la différence, à être des « refusants », des désobéissants, des dissidents. Le sous-titre du Sarkophage est un clin d’oeil : vouloir comprendre c’est déjà désobéir. Cet antiproductisme est possible parce que, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, l’habitus plébéien fait d’éthos, d’éthique et d’hexis corporel n’est pas encore totalement détruit, c’est ce que nous allons tenter d’instruire (comme un procès à charge contre cette société) lors des colloques que nous allons organiser, celui de fin janvier sur le ralentissement, puis d’autres sur la relocalisation, le « prendre soin », la gratuité, la coopération, la corporéité, etc. L’effondrement environnemental couplé à la démoyennisation de la société créent donc les conditions d’un sursaut (sans doute le dernier possible). J’évoque huit grandes raisons de choisir la simplicité contre le mythe de l’opulence, huit raisons qui tiennent autant à l’analyse (sphère de la rationalité) qu’à désir (sphère de la jouissance). Ces chemins sont non seulement possibles mais giboyeux. A nous de les frayer pour sortir la gauche de son productivisme, pour faire qu’elle ne retombe pas, comme à chaque fois depuis deux siècles dans les mêmes ornières, pour qu’elle torde enfin et définitivement le cou au mythe de l’opulence dont se repaissent tous les sarkozysmes. A nous de les arpenter pour donner corps à ce que j’appelle le socialisme gourmand par opposition au socialisme du nécessaire. Nous ne luttons plus seulement contre l’exploitation et la domination, nous ne combattons plus seulement contre la réification et l’aliénation mais pour sauver tout simplement l’humanité de la barbarie.

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