Débats

« La « peur du déclassement », un décor qui cache la rupture sociale » Par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin auteurs de « Recherche le peuple désespérément »

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Déclassement ou peur du déclassement ? Le débat qui s'instaure depuis la sortie du dernier livre d'Eric Maurin pourrait permettre à nos élites de feindre d'ignorer plus longtemps la réalité du malaise qui touche la société française. Ce débat, qui ne manque d'intérêt ni intellectuel ni politique, fait pourtant l'impasse sur la dimension géographique de la crise sociale qui frappe notre société. A la lumière de l'analyse spatiale des classes sociales en France on peut sans peine établir que, nonobstant son talent, Eric Maurin livre une analyse partielle et partiale du « déclassement » et que ses thuriféraires, quant à eux bien moins innocents, y trouvent motif à nier la réalité sociale du pays.

Eric Maurin ignore les mutations géographiques

La principale faiblesse de l'analyse d'Eric Maurin réside dans l'ignorance délibérée des mutations géographiques que la France a connues depuis vingt ans. Faire parler les statistiques en ignorant le puissant déterminant géographique du destin des Français, c'est s'aveugler sur le maelström social qui s'est emparé de la France des zones périurbaines et rurales.

Derrière la nouvelle géographie sociale de notre pays il y a l'emprise de l'économie financiarisée sur la localisation de l'activité économique, autre phénomène ignoré par Eric Maurin. Les agglomérations ont en effet, depuis vingt ans, profondément muté. Elles ont expulsé de leur cœur ouvriers et employés (A Paris, la proportion d'ouvriers et d'employés a chuté de 65% à 35% depuis les années 1970). Ceux-ci ont été propulsés aux confins des aires urbaines dans les zones périphériques et dans le rural sous influence urbaine. Cette France-là accumule embûches et difficultés.

En déficit d'emplois, elle concentre des populations en quête d'un logement moins cher mais dont les temps de transports et distances pour aller au travail s'allongent. Cette France de petits pavillons et de petites communes qui se situent en bordure des aires urbaines concentre un nombre croissant d'ouvriers et d'employés et, à bien y voir, une majorité de Français. Cette France-là a exprimé électoralement son malaise et sa révolte en 2002, 2005 et, hélas, a accompagné l'ascension de Nicolas Sarkozy en 2007. Ces différents coups de semonce devraient avoir éveillé l'attention…

La classe moyenne n'est plus vouée à l'expansion

Nous assistons à la fin d'une représentation et d'une vision imposée de la société française. Ce qui était vu comme une grande « classe moyenne » (« deux Français sur trois ») s'engouffre dans les difficultés, la précarité et plonge consécutivement dans un certain malaise collectif. En fait, au contraire de l'idée dominante répandue dans les années 1970, 80 et 90, la « classe moyenne » n'est plus vouée à l'expansion.

Soumise à une forme croissante de ségrégation territoriale, elle est également en proie à un déclassement effectif. Pour preuve, selon Camille Peugny, un fils de cadres supérieurs sur quatre et une fille sur trois exercent, à l'âge de 40 ans, un emploi ouvrier. Ajoutons que, dans l'espace périurbain, la situation des employés est encore plus préoccupante : leur revenu moyen diminue et l'emploi se précarise davantage encore que ceux des ouvriers. Voilà la réalité d'une France qui souffre presque physiquement mais dont on voudrait réduire le malaise à une forme de névrose ou de fantasme collectif.

La précarisation croissante des surdiplômés

Le diplôme est, certes, un frein relatif au déclassement. Mais là encore cette affirmation ignore délibérément deux phénomènes. L'entre-soi des villes-centres et une ségrégation scolaire de moins en moins honteuse favorisent une reproduction sociale que quelques mesures de saupoudrage faites de « diversité » et de bons sentiments sont censées légitimer. L'autre fait tient à la précarisation croissante des surdiplômés. Le phénomène des « intellos précaires », eux bien ancrés géographiquement dans les centres, est-il lui-même marginal ou bien ne révèle-t-il pas le mal profond qui ronge une société qui récompense de moins en moins bien les diplômes ?

Que les Français ressentent une « peur » du déclassement serait, à lui seul et en soi, un fait social préoccupant. Mais on peut se demander si après le « sentiment d'insécurité », la « peur du déclassement » ne va pas servir à camoufler plus longtemps la rupture sociale et spatiale qui existe entre une majorité de Français et une minorité élitaire connectée à la mondialisation néolibérale.

La France dont rêvent les zélateurs du dernier opus d'Eric Maurin est une France de villages Potemkine, un France dans laquelle il fait bon camoufler aux puissants la difficulté à vivre d'une majorité de la population. L'enjeu de la décennie à venir est pourtant de répondre au malaise de cette France déclassée, périphérique et finalement majoritaire. Cela suppose d'abord de retrouver le peuple…

http://www.rue89.com/2009/11/13/la-peur-du-declassement-un-decor-qui-cache-la-rupture-sociale-125836

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