Débats

« Le Sarkozisme : triomphe du Marché ou les anti-Lumières» Jean-Luc Pujo

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- Article publié dans le Journal LE SARKOPHAGE - Septembre 2007 -

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2007 résonnera longtemps comme un coup de tonnerre dans le ciel républicain.

Pas de candidat. Pas d’élus. Presque.

Le Sarkozisme a bel et bien triomphé dans une époque formatée par et pour le Marché.

A l’opposé, la pensée des Lumières — et son avatar politique — s’est révélée totalement inadaptée, à l’Espace comme au Sujet.

En quelques décennies, nous avons en effet assisté à une mutation sans précédent du sujet.

Comme le décrit parfaitement le philosophe Dany-Robert DUFOUR « nous assistons présentement à la destruction du double sujet de la modernité, le sujet critique (kantien) et le sujet névrotique (freudien) — à quoi je n’hésiterai pas à ajouter le sujet marxien. » (L’art de réduire les têtes — Denoël)

Quand le sujet kantien affirme que « tout a ou bien un prix ou bien une dignité » il entre en concurrence avec les ordonnateurs du système de démarchage, de marketing et de promotion (volontiers mensongère) de la marchandise.

L’autre sujet de la modernité, le sujet freudien découvert aux parages des années 1900, n’est pas mieux loti. « La névrose avec ses fixations compulsives et ses tendances à la répétition n’offre pas le meilleur gage de la flexibilité nécessaire aux « branchements » multiples dans les flux marchands.» (Dufour).

Or, il existe un sujet idéal correspondant parfaitement à notre moment, celui de la société de l’Hyperconsommation. « La figure schizophrène mise à jour par Deleuze dans les années 1970 avec les polarités multiples et inversibles de ses machines désirantes est plus performante. »

Parce que « La schizophrénie en tant que déterritorialisation radicale est liée à l’extension du capitalisme » (Deleuze et Guattari, L’anti-Œdipe, Capitalisme et schizophrénie), Dufour peut alors conclure : « La révolution schizoïde s’accomplit en somme sous l’égide du marché ».

Ainsi assiste-t-on à « l’émergence d’une nouveau Hyper consumericus de troisième type, une espèce de turbo—consommateur décalé, mobile, flexible, largement affranchi des anciennes cultures de classe, imprévisibles dans ses goûts et ses achats, à l’affût d’expériences émotionnelles et de mieux-être (…) d’immédiateté et de communication. » (Gilles Lipovestky — Le bonheur paradoxal).

Que fait ce sujet schizophrène à 48 h 00 d’une élection présidentielle ?

Il est à parier qu’il adopte le même comportement vis-à-vis de l’offre politique et ne se change malheureusement pas en sujet kantien, raisonnable. Le seul accessible à la pensée républicaine.

Pourquoi diable changerait-il ?

Alors que l’ordonnateur conso-télévisuel œuvre à le maintenir dans sa propre aliénation ? « Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible » peut ainsi proclamer — dans un éclair de sincérité jamais pardonné — Patrick LE LAY, dirigeant de TF1.

Le message républicain — inadapté au Sujet — est de plus inadapté à l’Espace.

La Pensée républicaine a développé une structuration de l’espace qui lui correspond : celle de l’Etat-Nation.

Or, notre Moment est marqué par plusieurs crises de structuration de l’espace. L’Etat-Nation est dépassé. Toute la structuration intellectuelle, juridique, culturelle, économique et maintenant politique est largement ordonnancée par des acteurs supra-étatiques. L’Exécutif, le Judiciaire ou le Législatif se sont dilués dans des ordonnancements européens, voire mondiaux.

L’Empire mondialisé est le propre du Marché.

Ce triomphe s’est opéré après une manœuvre d’une grande subtilité et un combat qui fut plus rude qu’il n’y paraît, aboutissement d’un projet cohérent et explicite d’hégémonie.

Considérant l’action culturelle comme le principe de la politique étrangère, une élite américaine a cherché avec succès à être présente sur le front international de l’idéologie, de l’information, de la culture. Tout a été fait pour assurer le formatage des esprits.

La production cinématographie, les courts métrages, les séries et feuilletons télévisés ont rempli cette fonction. (Jean-Michel Valentin « Hollywood, le Pentagone et Washington »).

La mobilisation de milliers de journalistes, d’écrivains, d’artistes, d’universitaires, d’hommes de radio et du cinéma — rémunérés et récompensés en France même — a permis d’organiser à l’échelle de la planète une véritable stratégie culturelle et idéologique.

Tout a ainsi travaillé à la mise en place d’un immense système impérial (Yves EUDES « La Conquête des Esprits »).

Mais ce système entraîne d’ores et déjà d’importants dysfonctionnements.

Annoncée dès les années 60, par Herbert MARCUSE ou Ivan ILLICH — cette situation va générer contournements et  résistances dans de nombreux champs : éducation, information, consommation… Les réactions visent alors à émanciper le sujet et à restructurer les espaces.

Le sujet schizo — profondément malade — développe une fatigue dépressive inquiétante (« La fatigue d’être soi » Alain Ehrenberg) que le système va tenter de juguler.

L’usage de psychotropes destinées à améliorer l’humeur et à augmenter les capacités individuelles sont là pour l’illustrer. La prise de Prozac  devient cette nouvelle possibilité démocratique qui « affectent au petit sujet déprimé la capacité d’usiner son intérieur mental pour se sentir mieux et même mieux que soi » (Dufour).

Les promoteurs du nouveau capitalisme font ainsi de gros efforts pour que cette forme de sujet idéale domine dans un monde sans limite. Ce « No Limite » favorise la multiplication des passages à l’acte et l’installation de certains individus dans le borderline.

Renouant avec les concepts historiques de Liberté et d’Egalité, l’apparition de réactions multiples travaille à faire émerger un nouveau sujet plus émancipé vis-à-vis du Marché. Aussi, nous vivons une véritable guerre intellectuelle doublée d’une guerre des sujets. Où l’on peut constater qu’au moment même où la pensée républicaine se révèle doublement inadaptée aux valeurs du Marché, voilà qu’on nous invite au procès d’une pensée réputée délétère : « la pensée 68 ».

Allons-nous, une fois de plus, nous laisser déshériter par le Marché ? Ne faut-il pas bien au contraire réhabiliter « 68 » ? Proclamer cet élan positif — même à critiquer ses excès — comme volonté supérieure émanant du sujet d’accéder à l’autonomie, de s’émanciper ?

Comment aujourd’hui organiser cet élan ? Dans quel espace structuré ?

L’échec et les souffrances générées par la mondialisation sont aujourd’hui une évidence. « Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale. » (« La grande désillusion » Joseph E.Stiglitz). Ce processus mondial est double : Soumettre les créations humaines à l’impératif de la marchandise et accompagner cette cristallisation des activités humaines d’une dynamique géographie qui s’étend à toute la planète. (« L’Empire face à la diversité »  Sami NAÏR). Des réactions toutes naturelles voient ainsi le jour : la réappropriation des espaces urbains (Reclaim the Streets), la structuration d’espaces culturels en communautés ethniques ou religieuses, s’affirment comme un besoin manifeste de pallier à l’insuffisance du seul Marché. L’émergence de nouveaux espaces technologiques (village virtuel ou villes digitales mais aussi modes de coopération Peer to peer) font apparaître de nouvelles formes de structurations, de nouvelles valeurs très différentes des valeurs imposées par le Marché : « Savoir qui croire, et comment, va devenir de plus en plus important » (Howard Rheingold — Les foules intelligentes)

Tout indique que nous vivons cette phase délicate de mutation où notre sujet cherche à construire et vivre une nouvelle liberté à recouvrer face à la puissance du Marché. Dans cette recherche tout azimut d’alliances et d’outils, comment mésestimer l’importance passée de l’Etat dans la structuration de l’espace et le développement du libre sujet ?

Tout l’enjeu politique actuel se situe là. Certains élans — comme le Sarkozisme en France — tenteront d’asseoir la pensée du Marché. Il faudra s’y opposer en affirmant une pensée sans ambiguïté, qui puise au fondement même des Lumières, les valeurs de Liberté et d’Egalité.

Parce que toute pensée politique majeure doit avoir pour ambition de répondre à ce dessein intime, propre à l’humanité — se libérer — le Socialisme historique, en tant que mouvement profond d’émancipation, est une réponse à cette définition.

 « La République, c’est le socialisme jusqu’au bout ! » disait Jaures.

Ne pourrait-on enfin programmer ce réveil éveillé, une République universelle pour une humanité plus émancipée ?

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