Débats

"Hessel résiste, Taguieff s’indigne" par Emmanuel Lemieux

Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, vendu à plus de 140 000 exemplaires, appelle à la préservation du modèle de société imaginé il y a 70 ans par le Conseil National de la Résistance. Pierre André Taguieff, lui, a ouvert une violente polémique contre cet auteur à succès de 93 ans.

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Stéphane Hessel (Darius/Lesinfluences.fr)

Publié au début de l’année, le livre Les Jours Heureux (La Découverte) flirte avec les 10 000 exemplaires vendus. Un petit succès éditorial inattendu : Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et son modèle social français servent de bible aux auteurs, l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui. 

Mais ce succès n’est rien à côté de la notoriété fulgurante que connaît actuellement un opuscule de 22 pages, signé Stéphane Hessel. Indignez-vous !, publié dans une collection malicieuse et libertaire à 3 euros, s’est envolé depuis le mois d’octobre à 140 000 exemplaires. L’éditeur, Indigène Editions, basé à Montpellier, est d’ordinaire versé dans les publications savantes sur les arts premiers et les tribus non industrielles.

Qu’est ce qui peut bien susciter l’engouement pour le petit texte de Stéphane Hessel, délicieux nonagénaire ? Qu’au XXIe siècle, on peut trouver de nombreux motifs d’indignation dans les fractures sociales, les écarts de richesse, l’état écologique de la planète, l’argent fou. "C’est vrai, les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop complexe, admet-il encore. Qui commande, qui décide ? Il n’est pas toujours facile de distinguer entre tous les courants qui nous gouvernent. Nous n’avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements. C’est un vaste monde. Nous sentons bien qu’il est interdépendant. Nous vivons dans une interconnectivité comme jamais il n’en a existé. Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables."

La traversée du siècle

Le parcours de Stéphane Hessel qui a traversé le siècle politique et intellectuel plaît également : Né à Berlin en 1917 d’un père juif écrivain et d’une mère peintre et mélomane, Stéphane Hessel vivra une enfance de bohème, au contact notamment de Marcel Duchamp et d’Alexandre Calder. Truffaut s’inspirera de l’histoire du couple Hessel pour son film Jules et Jim. Naturalisé Français en 1937, Stéphane Hessel entre à Normale Sup en 1939, et rejoint en mai 1941 le Général De Gaulle à Londres. De retour à Paris en 1944 pour une mission, il se fait arrêter sur dénonciation par la Gestapo le 10 juillet. Torturé, il est envoyé au camp de Buchenwald le 8 août 1944 au titre de prisonnier politique. Après bien des pérégrinations et des changements d’identité, il parvient à s’évader. En 1946, on le retrouve diplomate et impliqué dans la Commission chargée d’élaborer ce qui deviendra la déclaration Universelle des Droits de l’homme. Il sera ensuite ambassadeur auprès des Nations Unies.

Mendésiste, mitterrandiste, il s’est engagé par la suite dans le soutien aux sans-papiers et, il y a deux ans, s’est porté candidat sur une liste d’Europe-Ecologie pour les régionales. En 2002, il a cofondé avec Michel Rocard, le Collegium International, une association qui réunit des anciens chefs d’État ou de gouvernement du monde entier et des intellectuels comme Edgar Morin, René Passet, Jurgen Habermas ou Henri Atlan.

La nazification du juif
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Pierre-André Taguieff (Darius/Lesinfluences.fr)

Or une polémique vient gâcher la fête depuis la mi-octobre. Le philosophe et directeur de recherches au CNRS Pierre-André Taguieff s’est indigné à son tour, reprochant à Stéphane Hessel son hostilité envers Israël, et notamment son soutien à la campagne en faveur du boycott des produits israéliens provenant des territoires occupés. Deux pages sont incriminées par ce spécialiste du nouvel antisémitisme. Notamment celles où Stéphane Hessel se range à l’avis du juge sud-africain Goldstone, confirmant son « indignation à propos de la Palestine », et de la guerre de Gaza de 2009. Selon le rapport Goldstone, Israël comme le Hamas peuvent être accusés de crimes de guerre. Position de Stéphane Hessel : « Je partage les conclusions du juge sud-africain. Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable. Hélas, l’histoire donne peu d’exemples de peuples qui tirent les leçons de leur propre histoire." Aux yeux de Pierre-André Taguieff, l’analyse de Stéphane Hessel relève de ce nouvel antisémitisme qu’il théorise, à savoir la nazification contemporaine du juif, faisant coïncider la victime d’hier au bourreau d’aujourd’hui.

Paraphrasant un texte de Voltaire il a écrit sur sa page Face Book : «  un soir au fond du Sahel, 

un serpent piqua le vieil Hessel, 
que croyez-vous qu’il arriva, 
ce fut le serpent qui creva.
 » 

Sur la même page, une remarque d’un ami du chercheur, inscrit sur le "mur" – et enlevée depuis – a retenu l’attention et provoqué notamment l’ire du MRAP (Mouvement contre le racisme et l’amitié entre les peuples).

«  Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé Hessel, il est compréhensible qu’on ait envie de lui écraser la tête.  »

Une autre phrase est venue la remplacer : « Il aurait certainement pu finir sa vie d’une façon plus digne sans appeler à la haine contre Israël joignant sa voix à celle des pires antijuifs.  »

La première remarque qui se voulait irrésistible dans sa paraphrase d’un texte de Voltaire a créé un malaise certain autour d’un homme soudainement assimilé à un délinquant d’opinion ; la seconde éclaire sur la dureté particulière des procès pro ou antisioniste en France.

Depuis la fin du mois d’octobre, dans la grande tradition des procès en disqualification et des scandales situs, Pierre André Taguieff en rajoute et chipote, notamment sur la détention de Stéphane Hessel, lui contestant d’avoir été victime de la Shoah, tandis que le vieux diplomate exige, lui, les excuses du chercheur : " Qu’on m’attaque, pourquoi pas ? Mais avec un minimum de courtoisie tout de même" a-t-il déclaré le 11 novembre à Mediapart. Chaque camp a lancé sa pétition de défense. Pour l’instant, chacune revendique près de 5 000 signatures. Que l’on se rassure, les capacités d’indignation semblent intactes.


Repères :

www.citoyens-resistants.fr

Lire : Indignez-vous !, de Stéphane Hessel, Indigène Editions 
Citoyen sans frontières, Entretiens avec Jean-Michel Helvig, (Fayard, 2008)

SOURCE :

http://www.lesinfluences.fr/Hessel-resiste-Taguieff-s-indigne.html

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Mot clés : Hessel - emmanuel lemieux - taguieff

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