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"Le moment républicain en France" par Jean-Fabien Spitz

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Jean-Fabien SpitzLe moment républicain en France, Paris, Gallimard, NRF essais, 2005.

2 Le nouveau livre de Jean-Fabien Spitz repose sur la conviction que c’est aumoment de l’affaire Dreyfus – il n’est pas explicitement question d’un lien de cause à effet, mais on devine qu’il ne s’agit pas non plus d’un pur hasard – que les rapports véritables qui unissent la philosophie politique républicaine à la liberté et à l’Etat dans le contexte historique de l’individualisme des temps modernes ont été le plus exactement formulés. Considérant par ailleurs que ce sont les principaux apologistes de la République qui en font à cette époque l’étude la plus précise, l’auteur trouve là l’occasion de mettre à l’épreuve l’opinion si répandue du caractère illibéral de la culture républicaine, et à ce à quoi elle est supposée nous conduire : son crépuscule (chapitre I).

3 C’est sur le républicanisme idéaliste d’Henri Michel que s’ouvre la minutieuse et longue étude de Spitz, et sur la réhabilitation de l’Etat qui s’y dessine (chapitre II), dans laquelle se lit l’individualisme dit « originel », moins préoccupé de défendre les individus contre un Etat censé les dominer et brider leur liberté, que soucieux d’instituer un ensemble de règles protégeant les citoyens contre la domination privée. C’est dire que dans une société marchande, le danger auquel sont exposés les individus consiste principalement dans l’obligation qui leur est parfois faite de contracter dans des conditions d’inégalité telles que s’institue finalement un rapport de soumission des plus faibles envers les plus forts. L’intervention de l’Etat consiste dès lors « non pas à égaliser autoritairement les jouissances, mais à égaliser “libéralement” les ressources intellectuelles et matérielles dont les individus doivent jouir pour se soustraire à la domination des tiers » [1][1] p. 90.. S’affirme ainsi le fond de la culture politique républicaine : la primauté de la volonté humaine, en un siècle pourtant dominé par des modèles naturalistes qui imprègnent fortement les philosophies sociales et qui tentent de bâtir des projets politiques entièrement subordonnés aux lois prétendument objectives de l’histoire des sociétés (la concurrence non régulée interprétée comme la loi de la nature) qu’il serait à la fois vain et dangereux de vouloir modifier.

4 L’idée d’« égalité des chances » - dont la genèse et la logique argumentative ont été retracées dans une précédente étude [2][2] J.-F. Spitz, L’amour de l’égalité : essai sur la critique... - est donc audacieusement posée par Spitz « comme la vérité et la réalisation ultime de la société de liberté ou de la société des individus » [3][3] p. 112.. Cent ans après le « moment démocratique » que constitue la Révolution française, le « moment républicain » tel qu’il se formule entre 1894 et 1914 exige en définitive non seulement que les droits soient égaux, mais que les moyens de compétition le soient aussi. Cette exigence, qui justifie l’intervention de l’Etat, est conçue par Fouillée (chapitre III) comme la condition de ce qu’il appelle la « République morale », et comme la condition même de la légitimité des institutions politiques. Comment, sinon, peut-on espérer obtenir le consentement des membres de la société aux règles communes de vie ? Et comment leur reprocher, si l’on souscrit à l’individualisme des économistes, de faire défection à chaque fois qu’ils voient dans l’action non conforme aux règles une meilleure manière de satisfaire leurs intérêts ?

5 Il ne s’agit donc pas uniquement pour les philosophes républicains de faire valoir l’absence de tout antagonisme de principe entre l’Etat et l’individu, il leur faut également lutter contre l’idée d’un lien social reposant sur un calcul d’intérêt. Le solidarisme de Léon Bourgeois (chapitre IV), construit sur le principe anthropologique que « l’individualité, loin de préexister au groupe et d’en être indépendante, en résulte » [4][4] p. 179., répond à cette nécessité. Niant que la société ne soit qu’un dispositif utilitaire destiné à maximiser le bien-être, il la définit comme un « dispositif moral destiné à maximiser la justice » [5][5] p. 225., pour lequel « en même temps que chacun est fin, chacun est aussi un moyen au service du déploiement des capacités humaines de tous les autres » [6][6] p. 272.. Les idées de solidarité et d’interdépendance - qui s’emploient à réconcilier le socialisme et le libéralisme - prolongent donc ce qui fait l’originalité de la philosophie républicaine, et confortent la thèse selon laquelle les citoyens ne peuvent vouloir de manière unanime que la neutralisation des facteurs extérieurs qui font obstacle au développement des talents de chacun. L’objectif de l’idéal républicain consiste de ce fait moins à assurer aux individus la libre disposition d’eux-mêmes, qu’à créer les conditions d’un accès à l’autonomie afin de les aider à s’élever intellectuellement et moralement. Spitz, sur ce point encore, insiste fort à propos sur la définition éthiquement vide de la liberté conçue dans les termes d’une pure indépendance.

6 Prend ainsi consistance, au moment de l’affaire Dreyfus, la « République de l’égalité des chances », en laquelle Durkheim (Chapitre V et VI) voit « la seule forme politique et sociale qui soit susceptible de surmonter et de contrôler le surgissement des formes anomiques de la solidarité organique » [7][7] p. 238.. Ne reposant plus ni sur l’existence de croyances communes, ni sur une conscience collective forte, la société moderne n’a d’autre ressort que de mener des actions publiques en faveur de la juste égalité des chances afin que chacun ait le sentiment de ne pas être discriminé et d’être traité conformément à son mérite. « L’égalisation des conditions extérieures de la lutte » constitue donc le facteur essentiel de la justice sociale, et permet de voir en la République, selon la formule provocatrice de Spitz, « l’achèvement et la perfection » [8][8] p. 240. de la société des individus.

7 Concluant le livre, les analyses que Célestin Bouglé (chapitre VII et VIII) consacre à la défense de la philosophie politique républicaine viennent notamment rappeler que le véritable danger auquel sont exposées les sociétés modernes ne réside pas dans la puissance de l’Etat, mais au contraire dans « sonimpuissance face aux intérêts particuliers » [9][9] p. 404., à la condition toutefois de souligner que ce même Etat ne constitue pas « une valeur indépendante des finalités individuelles qu’il est censé servir » [10][10] p. 369.. Réfutant le darwinisme social, il peut ainsi montrer « que la république […] est conforme à l’individualisme, c’est-à-dire à la différenciation progressive et à l’idée que la répartition des avantages devrait se faire en fonction des seuls mérites et des seuls efforts des individus » [11][11] p. 429..

8 Le moment républicain en France est, on le voit, un livre qui tient toutes ses promesses. En procédant à une révision conceptuelle des fondements mêmes de la société libérale et du type de liberté qu’elle institue, Spitz démontre l’adéquation profonde qui existe entre l’idéal républicain qui vise à instaurer une société où toutes les inégalités seraient susceptibles, parce qu’elles sont justifiées, d’être acceptables par tous, et la société des individus telle qu’elle existe, « caractérisée par la privatisation de l’existence et sa réorientation vers la marchandise et le bien-être [12][12] p. 452.. La philosophie républicaine, proposant une théorie « de la liberté par l’Etat, et de l’accès à l’autonomie de l’individu par la soumission de tous à la loi commune qui protège contre les dépendances privées » [13][13] Idem., est donc bien, ainsi qu’il l’annonçait en préambule, « profondément,viscéralement, décisivement individualiste » [14][14] p. 13. : loin d’avoir pour ambition d’absorber la société civile dans la politique, elle construit au contraire un dispositif qui unit la puissance publique à la liberté individuelle. La conclusion que Spitz en déduit lui permet de réfuter les objections qu’oppose constamment le libéralisme des économistes à la forme républicaine de la politique : non, l’idéal égalitaire n’entre pas en contradiction avec la liberté, il lui est au contraire interne. Qui plus est, et contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas au socialisme qu’elle doit son principe fondateur : ce sont uniquement les conditions de l’accomplissement de la promesse libérale que la puissance publique, dans la perspective républicaine, est appelée à réaliser, car la liberté négative constitue son seul horizon.

9 L’intérêt du livre de Spitz ne se réduit pas à sa seule actualité, même si elle lui donne nécessairement un relief tout particulier. Le moment républicain en Francevaut essentiellement par la qualité des analyses qu’il consacre à la cohérence philosophique de l’idéal républicain, souvent accusé de reposer sur des principes incompatibles (socialisme et jusnaturalisme, naturalisme et théorie du contrat, réalisme positiviste et idéalisme, etc.). La thèse décisive et toujours précisément argumentée qui y est soutenue, d’une philosophie républicaine participant d’un libéralisme redéfini par une mise en concurrence des individus réglée sur le principe d’une égalité des chances garantie par l’Etat, est singulièrement audacieuse et novatrice, et à même d’ouvrir sur des perspectives inédites et fécondes. L’avenir dira si l’auteur parvient grâce à cet ouvrage, comme il le souhaite, à « désingulariser » la culture politique de la République française, et à en révéler l’apport spécifique dans un contexte historique où les travaux sur le républicanisme ont été principalement, comme il le rappelle lui-même, le fait de penseurs anglo-saxons. Pour l’heure, les idées fortes qu’il véhicule – l’individu et l’Etat ne sont pas en raison inverse mais en raison proportionnelle ; l’égalité des chances est analytiquement liée à l’avènement de la société des individus ; les consciences individuelles tendent nécessairement vers la forme républicaine lorsqu’elles sont placées dans les conditions de la société moderne – justifient amplement que l’on prenne le temps de le lire et de le méditer.

Notes

[1] p. 90.

[2] J.-F. Spitz, L’amour de l’égalité : essai sur la critique de l’égalitarisme républicain en France 1770-1830, Paris, Vrin/EHESS, 2000.

[3] p. 112.

[4] p. 179.

[5] p. 225.

[6] p. 272.

[7] p. 238.

[8] p. 240.

[9] p. 404.

[10] p. 369.

[11] p. 429.

[12] p. 452.

[13] Idem.

[14]  p. 13.

Pour citer cet article

Fouré Lionel, « Le moment républicain en France de Jean-Fabien Spitz. », Le Philosophoire 1/2006 (n° 26) , p. 121-124 
URL : www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2006-1-page-121.htm
DOI : 10.3917/phoir.026.0121.

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