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LETTRE OUVERTE AU DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA DGSE (Menaces islamistes, Sécurité et Renseignements) - Alain CHOUET - MAI 2016

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Alain Chouet – ancien chef du Service de renseignement de sécurité à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)1 – a adressé la lettre qui suit au Directeur général des services extérieurs français le 18 avril dernier. A ce jour, celle-ci n’a reçu aucune réponse ni accusé de réception. Par conséquent prochetmoyen-orient.ch la publie dans l’espoir qu’elle atteigne son destinataire… [La rédaction de Politique-actu.com a décidé de relayer cette lettre importante]

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Monsieur le Directeur Général,

Suite aux attentats de Paris du 13 novembre 2015 et à l’implication de certains citoyens belges dans ces attaques, j’ai été sollicité par l’AFP le 15 novembre et la chaîne de télévision Arte le 17 novembre pour fournir une évaluation personnelle sur cette implication.

Au cours des interviews ainsi accordées, j’ai relevé que :

1/ la gestion électoraliste et communautariste de certaines communes de la périphérie de Bruxelles – en particulier Molenbeek ( que je connais bien pour y séjourner régulièrement et y donner des conférences au Cercle local de la Morale Laïque ) – avait conduit depuis 30 ans à la constitution de dangereux foyers de radicalisation islamique.

2/ un certain nombre de responsables politiques belges, en particulier les bourgmestres de ces communes problématiques, avaient multiplié depuis longtemps les obstacles de tous ordres à l’action des services de sécurité destinée à endiguer les conséquences violentes de ces phénomènes de radicalisation.

3/ l’organisation et la sécurité des aéroports internationaux de Belgique, en particulier ceux de Zaventem et de Charleroi que je connais bien, laissait à désirer. J’ai conclu de ces différentes constatations que la Belgique me paraissait vulnérable aux attaques jihadistes et constituait un point faible pour la sécurité européenne en général et française en particulier malgré l’inlassable dévouement et l’engagement des services de sécurité belges que j’ai pu mesurer lors de mon affectation à Bruxelles et que je n’ai jamais remis en cause.

Ces affirmations m’ont valu dès le lendemain la colère du Premier ministre belge qui s’en est pris personnellement et violemment à moi dans différents médias. Vous avez répondu à cette colère en faisant adresser à l’Administrateur Général de la Sûreté belge une lettre qu’il a rendue publique ainsi libellée selon le quotidien flamand « De Standaard » du 21/11/2015 :

Monsieur l'Administrateur Général, 

Depuis sa retraite, M. Alain Chouet a jugé utile de donner son opinion sur les attentats du 13 novembre. 

- M. Chouet a quitté la DGSE en 2001. 

- Depuis 14 ans, il n’entretient aucune relation avec notre service et ses personnels. 

- Notre administration n'est pas en mesure d'interdire aux médias de recueillir les opinions de M. Chouet : 
ce dernier ne divulgue aucune information classifiée, puisqu'il n'en détient aucune. 

- Sur le fond, les opinions de M. Chouet ne sont pas seulement fausses et injurieuses: elles sont aussi 
indécentes. 

En vous exprimant toute notre gratitude pour l'aide indispensable de votre service. 

__

Je n’ai jamais prétendu parler au nom de la DGSE que j’ai quittée définitivement il y a 9 ans (et non 14) après avoir quitté mes fonctions de Chef du Service de Renseignement de Sécurité en octobre 2002 (et non 2001). Mes « dernières relations avec votre administration et ses personnels » datent de 2011. J’ai toujours scrupuleusement rendu compte de mes activités, propos et écrits, à vos prédécesseurs, même après avoir pris ma retraite en 2007, et j’ai reversé en 2011 les droits d’auteur d’un de mes livres à l’Association du personnel du Service. Il m’est revenu, peu après votre prise de commandement en 2013, que vous ne souhaitiez pas que ces liens soient maintenus. J’ai bien sûr respecté ce choix. Je n’ai évidemment pas accès à des informations classifiées, mais il n’en est nul besoin pour constater des évidences flagrantes. En effet, depuis que j’ai tenu les propos que vous incriminez en les qualifiant de « faux, injurieux et indécents », il est apparu de façon claire que :

1/ Le nom de Molenbeek est devenu le terme générique (utilisé même par des ministres français) et la marque déposée des localités de Belgique et de France devenues zones de non-droit livrées à l’activisme des bandes salafistes et réservoirs de jihadistes.

2/ Différents responsables des services de sécurité belges ont dénoncé en termes parfois très durs les obstacles permanents mis à leur action par certains responsables politiques fédéraux et locaux des communes concernées et de l’ensemble du pays. Je joins ci-dessous à ce courrier le pamphlet intitulé « J’accuse ! » rédigé le 22 mars 2016 par M. Bernard Snoeck, ancien responsable du contre-espionnage et du contre-terrorisme au SGRS (Service Général du Renseignement et de la Sécurité) belge où il dénonce avec violence les faits que je n’avais fait qu’évoquer. D’autres policiers, fonctionnaires et militaires des services de sécurité belges avec qui je suis resté en contact, et dont je salue encore une fois l’engagement, m’ont transmis les mêmes doléances.

3/ Il apparaît le 15 avril 2016 dans la presse belge que, « Les manquements en personnel et en organisation à l’aéroport de Zaventem avaient été soulignés dans deux rapports confidentiels (datant de 2011 et 2015) de la Commission européenne » et que « Madame Jacqueline Galant, ministre belge des Transports, a dû présenter sa démission après avoir été accusée par son administration d’avoir refusé à plusieurs reprises d’octroyer les moyens nécessaires au renforcement de la sécurité dans ces lieux sensibles ».

À la lueur de ces constatations, il semble que les opinions que j’ai livrées à l’AFP et à Arte au lendemain des attentats du 13 novembre n’étaient ni fausses ni, donc, injurieuses. Quant à leur « indécence », il s’agit d’une appréciation subjective que je ne discuterai pas. Je vous prie de recevoir, Monsieur le Directeur Général, les assurances de ma haute considération.

Alain Chouet
2 mai 2016



(1) Alain Chouet : Au coeur des services spéciaux – La menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Editions La Découverte, 2011 et La Sagesse de l’Espion, L’œil neuf-éditions, Paris, 2010.

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En annexe, prochetmoyen-orient.ch publie également le J’ACCUSE ! de Bernard Snoeck. Ancien membre du Service Général du Renseignement et de la Sécurité (SGRS), il est spécialiste du contre-espionnage opérationnel et du contre-terrorisme.

Bruxelles, le 22 mars 2016

Avec colère, suite aux événements du 22 mars 2016, j’accuse la Belgique d’avoir été attentiste depuis des années et de n’avoir jamais donné les moyens aux services de renseignement de faire leur travail professionnellement, pour tenter de prévenir ce genre d’attaques.

J’accuse… les politiques ! J’accuse les responsables politiques de n’avoir jamais voulu comprendre la montée de l’islam radical et de l’avoir délibérément ignorée pour cause d’électoralisme et de « politiquement correct ». Je les accuse d’avoir laissé plusieurs communes belges développer un radicalisme jihadiste depuis des années, au point qu’un responsable socialiste m’avait un jour dit « nous connaissons le problème de Molenbeek mais, que voulez-vous, c’est un électorat qu’on ne peut négliger ».

J’accuse les responsables politiques, à tous les niveaux, de ne pas donner les moyens nécessaires et indispensables aux services de renseignement et de police, de continuer à les sous-financer chroniquement et de ne pas mettre en place les législations qui permettraient une action efficace. Le renseignement surtout manque de moyens. Je les accuse de ne pas former suffisamment le personnel des services et de préférer les nominations politiques à celles de dirigeants compétents.

J’accuse un ancien ministre de la Défense de n’avoir pas autorisé une enquête approfondie sur l’islam radical au sein des forces armées afin de « ne pas stigmatiser la population musulmane au sein de l’armée » (dixit), alors même que nous avions connaissance de personnes radicalisées au sein de la « grande muette ».

J’accuse… les services de renseignement. J’accuse le Service Général du Renseignement et de la Sécurité (SGRS, le service militaire) de ne pas développer un département analytique digne de ce nom : des informations sont collectées mais pas analysées. Le service se retrouve avec des données dont il ne sait que faire, faute de compétences internes pour les exploiter. Ses « analystes » sont surtout des gestionnaires des dossiers opérationnels. Le SGRS a par exemple eu en mains les milliers de pages du manuel du jihad d’Al-Qaïda, il n’a jamais été analysé, faute de compétences et de moyens.

J’accuse l’incompétence de certains responsables du contre-terrorisme militaire qui ne comprennent pas le travail de renseignement et le mettent en danger chaque jour par les décisions inconséquentes qu’ils prennent. Aujourd’hui, en Belgique, le responsable du contreterrorisme militaire n’est jamais un homme issu du renseignement et il ne faut aucune compétence spécifique pour occuper ce poste ! Le dernier colonel en charge du contreterrorisme nous disait son peu d’intérêt pour l’analyse (« nous n’en n’avons pas besoin, disait-il ») et a pris la décision de supprimer la bibliothèque consacrée à ce sujet. Comment peut-on analyser sans connaissances, sans background, sans compréhension profonde des enjeux ?

Comment peut-on utiliser l’information opérationnelle récoltée sur le terrain si elle n’est pas connectée, investiguée, mise en liens et en perspective ?

Je me souviens d’un responsable de la sécurité belge qui me disait « que l’on peut régler une attaque chimique avec l’eau des camions de pompiers » (sic) … Propos tenus lors de la visite du président Bush à Bruxelles en 2005.

Je me souviens des propos d’un responsable de la Sûreté de l’Etat qui s’énervait lorsque je disais en 2001 que la Belgique était une base arrière du terrorisme depuis des décennies. Une situation connue depuis plus de 20 ans et pour laquelle rien ou presque n’a été fait faute de moyens et de volonté. Toujours ce politiquement correct qui gouverne notre pays !

J’accuse le contre-terrorisme militaire d’amateurisme : manque criant d’inspecteurs de terrain (combien en avons-nous sur le terrain, général ? Je sais, c’est secret mais c’est surtout dramatique) et manque critique de connaissances sur l’islam radical.

J’accuse… et après ? Je ne peux terminer ce « j’accuse » sans une pensée pour mes anciens collègues du renseignement et de la police fédérale qui, toujours, ont fait montre d’une volonté de travailler le plus professionnellement possible sans que le monde politique ne leur témoigne le moindre soutien réel, hors des discours en conférence de presse.

Les responsables politiques n’écoutent pas les services de renseignement. Jamais. Quand sont-ils venus pour la dernière fois dans les bureaux des services militaires pour tenter de comprendre nos missions ? Quand ont-ils constaté de visu le manque de moyens de services sur lesquels ils comptent pour assurer la sécurité des citoyens ?

Malheureusement il est trop tard. Les morts sont là et l’on ne peut que pleurer sur l’impéritie de nos responsables. Toutes mes pensées se dirigent bien sûr vers les victimes et leurs familles. Mais ma colère se tourne aujourd’hui vers le monde politique. Si les coupables sont bien évidemment les jihadistes, il y a également des personnes responsables d’avoir laissé ces attaques se perpétrer ; et elles devront rendre des comptes aux citoyens belges. Ce sont des années de mauvaise gestion et de défaut de prévoyance qui sont à l’origine de cette situation ; le gouvernement actuel ne fait que tenter de colmater les brèches d’une situation héritée de ses prédécesseurs.

Mais maintenant, il nous faut réagir et proposer des solutions. Ce n’est plus un choix, c’est une obligation que nous devons aux victimes du terrorisme et afin de remédier à nos incompétences

SOURCE:

http://prochetmoyen-orient.ch/editorient-du-2-mai-2016/

[Merci à nos militaires  - service actions de "Penser la France"]

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