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Gilet jaune et Bonnet rouge : « La grande peur des bien-pensants ! » par Michel ONFRAY

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[Merci à Jean-Marc]

A ceux qui se croient de gauche parce qu’ils estiment que la gauche ce serait aujourd’hui le combat en faveur des riches des beaux quartiers urbains afin qu’ils puissent acheter des enfants portés par le ventre des femmes pauvres (autrement dit la gauche de "Mitterrand 1983"; ce serait aussi celle de "Macron 2018", en passant par celle d’un Hollande quinquennal; ce serait enfin celle qui se nourrit de perpétuelles joffrinades depuis un quart de siècle), à ceux qui estiment qu’ils sont de gauche parce qu’ils trouvent des vertus à la guillotine de 1793 et à la Terreur de Robespierre, aux goulags de 1917 et à son inventeur Lénine, aux charniers de Pol-Pot et aux prisons de Castro ou de Mao; à ceux qui estiment que Trotski c’est mieux que Staline, alors que Trotski est l’inventeur de l’Armée rouge et de la répression des marins mutins de Kronstadt, qui ont été tués parce qu’ils réclamaient les soviets pour lesquels ils avaient fait la révolution alors qu’ils n’avaient obtenu que la dictature du parti unique; à ceux-là, donc, je présente ma gauche libertaire, populaire et populiste: c’est celle des jacqueries paysannes au travers des siècles, c’est celle du socialisme libertaire du XIX°, c’est celle d’un peuple invisible qui incarne la fameuse "décence commune" analysée par George Orwell, un penseur anarchiste récupéré par tout le monde ces temps-ci.

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Ces gauches officielles et institutionnelles n’en font finalement qu’une par-delà leurs divergences, car, c’est visible, elles condamnent toutes l’initiative des gilets jaunes. La gauche libérale, qui ressemble à s’y méprendre à la droite libérale, estime en effet qu’il en va là d’une manifestation "populiste"! Ce serait la quintessence de la France "qui roule au diesel et qui clope", selon la désormais fameuse saillie de Benjamin Griveaux, fils d’un notaire et d’une avocate, diplômé de Sciences-Po et d’HEC, candidat malheureux à l’ENA, désormais porte-parole macronien du gouvernement, après avoir été compagnon de route de Strauss-Kahn et membre du cabinet de Marisol Touraine chez Hollande. Un homme nouveau comme chacun peut s’en rendre compte…

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De même, chez les syndicalistes, on prétend comprendre le mécontentement, mais on ne s’associe pas à la manifestation du 17 novembre. FO, la CFDT et la CGT n’iront pas. Pour quelles raison? Afin de ne pas s’associer à un événement soutenu par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan. Même son de cloche chez Jean-Luc Mélenchon, donc chez les prétendus Insoumis qui aiment le peuple, bien sûr, pourvu qu’il se taise quand le lider maximo parle en son nom, même s’il lui coupe la parole dès qu’il s’avise de donner son avis tout seul…

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Or, avec cette débandade politicienne et syndicale, on comprend bien que, copains comme cochons, les institutionnels de la politique et du syndicalisme ne le diront pas, mais ils craignent pour la démocratie représentative dans laquelle ils prospèrent comme des vers dans un fromage, parce que la démocratie directe, celle des gilets jaunes aujourd’hui, celle des bonnets rouges hier, empêche les professionnels de la politique de parler haut et fort pour le peuple alors que, dans un même temps, ils agissent sournoisement contre lui –comme par exemple en n’étant pas à ses côtés ce 17 novembre.

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Ce peuple sans tête et sans nom, sans visage et sans représentant, sans grande gueule et sans débat télévisé, sans médias subventionnés par l’Etat et sans éditorialistes dans la presse parisienne, sans maison d’édition et sans radio d’Etat du service public, sans subventions européennes et sans associations lucratives versées par le même Etat, sans parti avec ses fausses factures et ses prises illégales d’intérêt, ce peuple-là, donc, c’est la grande peur des bien-pensants qui, de droite et de gauche, socialistes et libéraux, communistes et écologistes, centristes et robespierristes, siègent à l’Assemblée nationale et au Sénat, disposent de ministres, de premiers ministres et de chefs de l’Etat qu’on voit aux manettes depuis plus de trente ans et dont l’impéritie n’est plus à démontrer! Mélenchon a raison: il faut dégager cette classe politique, mais la sienne comprise et lui le premier…

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Ces idéologues qui vivent du système en faisant sa critique policée et gentille, courtoise et théâtrale, hypocrite et complice sur les plateaux de télévision, relèvent de la guignolade et de la pantalonnade. Ce cirque est visible après la fin du direct. Ceux qui se sont traités de tous les noms devant les caméras, qui se sont écharpés et parfois rudement, se tutoient, s’embrassent, se tripotent, rient ensemble une fois le spectacle terminé. Or, une fois le spectacle terminé, ce peuple sans visage continue à souffrir et à trimer, à travailler et à peiner pour joindre les deux bouts, c’est lui qui se trouve en première ligne de cette guerre menée contre les gens simples par les "élites", comme il est dit, qui les sacrifient pour une assiette de lentilles…

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Par exemple: sans rire, Raquel Garrido, grande insoumise par-devant Lénine et Fidel Castro, publie ces jours-ci un livre chez Michel Lafon. Rappelons pour ceux qui l’ignoreraient que Michel Lafon est l’éditeur du fameux "manuel de guérilla médicale" de Rika Zaraï, un opus fameux et célèbre dans lequel elle faisait l’éloge des bains de siège, un livre plus connu sous son autre titre: "Ma médecine naturelle"… Quel est le titre de l’ouvrage de madame Garrido? "Manuel de guérilla médiatique". Elle y explique comment elle reste une véritable insoumise, bien que très bien payée par Vincent Bolloré! En voilà une qui, bien sûr, ne défilera pas en province avec les gilets jaunes, par pureté antifasciste bien sûr, voire par pureté tout court, chacun sachant combien cette avocate n’est jamais que l’avocate de sa seule cause personnelle. "Le Canard enchaîné" nous en donne régulièrement des preuves sous forme d’un presque feuilleton…

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Les gilets jaunes, comme les bonnets rouges, font l’économie de ce petit personnel de la politique politicienne. Comment pourraient-ils être aimés d’eux? Ils passent par-dessus la tête de ces gens qui se goinfrent au banquet des bien-portants du système et qui vivent dans les beaux quartiers, mangent à leur faim, boivent de bons vins, achètent des produits bio et dégustent du quinoa, qui ont recours aux notes de frais pour payer leurs restaurants qui sont rarement des gargotes, qui ne règlent jamais leurs taxis pris en charge par leur boîte, qui fréquentent la même petite société des décideurs! Il n’y aurait rien à reprocher à vivre ainsi si, le jour venu, ces gens-là se trouvaient réellement, vraiment, concrètement, aux côtés des gens qui souffrent de la politique libérale de la droite et de la gauche. Cette France d’en bas fait savoir sa souffrance modestement, simplement, sans grands mots et sans longs discours, sans idéologie et sans blablas, juste en disant des choses simples et en arborant ce gilet fluorescent qui signale un danger.

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Ils savent bien que la transition écologique invoquée pour justifier ces augmentations, c’est très bien, mais comment fait-on sans voiture quand on habite une ville qui n’est pas équipée de transports en commun? Le boulanger du Cantal devrait-il faire ses livraisons en métro? L’infirmière bretonne, ses visites dans la campagne du Trégor en tramway? Le plombier, ses déplacements dans le bocage ornais avec ses outils en train de banlieue? Et le visiteur médical de Corrèze, devrait-il faire ses milliers de kilomètres mensuels en trottinette électrique? Sinon à vélo pour les urgentistes d’un village des Pyrénées? La femme qui va accoucher dans les Ardennes devrait-elle se rendre à la maternité en rollers ou sur un skate? La France ne se réduit pas à une poignée de mégapoles: Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux. Car, après, en-dehors, au-delà, en plus de ces villes tentaculaires, il existe en France un peu plus de 35.000 communes. Des millions de gens vivent en dehors des mégapoles: peut-on exiger d’eux la trottinette de la transition énergétique comme horizon indépassable?

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L’augmentation du prix de l’essence, pas besoin d’avoir fait de hautes études pour le comprendre, et même si l’on a échoué à l’ENA comme Griveaux, c’est l’augmentation des impôts indirects payés par les plus modestes, alors qu’Emmanuel Macron distribue de l’argent en quantité astronomique aux anciens assujettis de l’impôt sur la grande fortune. Cette augmentation du prix de l’essence, c’est l’impôt dont on est sûr qu’il sera payé par des gens dépourvus des moyens d’organiser, comme on dit, l’optimisation fiscale de leurs revenus, qui ne peuvent ouvrir un compte en Suisse, qui ne peuvent créer des sociétés en quantité afin de noyer la traçabilité de leurs fortunes, ou qui, bien sûr, ne peuvent avoir recours aux paradis fiscaux –comme Johnny Hallyday ou Charles Aznavour, résident fiscal suisse auquel le président de la République a récemment rendu hommage dans la cour d"honneur des Invalides en faisant déposer un drapeau bleu-blanc-rouge sur son cercueil! Après le discours à l’église de la Madeleine pour le chanteur dont l’album posthume a pour titre "Mon pays c’est l’amour", mais qui, en matière de pays, préférait concrètement vivre en Suisse ou aux Etats-Unis, puis le discours d’hommage présidentiel pour cet autre chanteur qui avait créé une société au Luxembourg afin d’éviter le fisc français ou arménien, ce qui aurait été plus raccord idéologiquement avec le discours public, on comprend que la France d’en-haut puisse organiser un genre d’insolvabilité fiscale en matière d’impôt, via Gstaad ou le Luxembourg, avec la bénédiction post-mortem du chef de l’Etat. Avec Emmanuel Macron, le petit contribuable qui vit à la limite du seuil pauvreté n’échappera pas à l’impôt, lui, puisqu’on le lui prélèvera directement dans la station service où il sera obligé de faire le plein de sa voiture parce qu’elle est son instrument de travail… Macron taxe donc bien le travail des ruraux, mais pas le capital des chanteurs domiciliés en Suisse (voir l’article de Romaric Godin dans "Mediapart" du 29 mars 2018: "Les voies luxembourgeoises de la fortune des Aznavour").

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Le dérèglement climatique a bon dos, et puis il présente le formidable avantage d’être politiquement correct dans la quasi totalité des foyers dressés à ce catéchisme depuis des années. Pour l’heure, il s’avère le meilleur allié du libéralisme sauvage, puis de la défense des riches que Macron et les siens enrichissent, et de la taxation des pauvres que Macron et les siens appauvrissent… Si l’on veut vraiment agir sur la transition écologique, alors qu’on n’oublie pas les pollueurs industriels français qui sont étrangement épargnés par Macron et les siens. Nicolas Hulot ne me contredirait pas!

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Comment combattre cette "lèpre" de la France périphérique? En salissant ce mouvement pour éviter qu’il fasse entendre ce qu’il a à dire. Toujours en vertu de l’adage, décidément de plus en plus d’actualité, selon lequel "le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt", la presse institutionnelle dispose d’une technique éprouvée: déconsidérer le demandeur afin de déconsidérer la demande. De quelle manière? Il suffit d’en faire des beaufs de la campagne, des crétins des champs, des incultes des bocages, des demeurés de la ruralité, des sous-diplômés des sous-bois. C’est l’argument qui triomphe depuis que les bobos parisiens de droite et de gauche vantent les mérites de l’Etat libéral maastrichtien on a l’habitude ! C’est donc la France de buveurs et de clopeurs, de chasseurs et d’automobilistes, qui porte le gilet jaune. Ces gens-là, rendez-vous compte, ne boivent pas de spritz sur les terrasses de Saint-Germain-des-Prés, ils ne fument pas de pétards dans les appartements chics du Marais, ils ne sont pas véganes dans des lofts avec vue sur la tour Eiffel, ils ne roulent pas en trottinette électrique garée près de la mairie de Paris, ce sont donc bel et bien des ploucs, des paysans, des pécores, en un mot: des barbares…

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Ce mouvement sans tête à décapiter, il a bien fallu lui en trouver une! Une vidéo plébiscitée par presque six millions d’internautes, dit-on, a propulsé une femme sur le devant de la scène. Le journal "Vingt Minutes" en fait la "porte parole officieuse (sic) du mouvement des gilets jaune" (9 novembre 2018).

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Mais qu’est-ce qu’une porte-parole officieuse? L’équivalent du vin sans alcool, d’une moustache sans poils, d’un banquier généreux, d’un BHL sérieux, d’un Macron gaulliste ou de toute autre impossibilité logique! Car, si l’on est porte-parole, on l’est officiellement, et adoubé par des gens qui mandatent au vu et au su de tout le monde; si on l’est officieusement, c’est que certains ont intérêt à choisir cette dame plus que d’autres qui sont pourtant nombreux à rendre possible ce mouvement de réelle insoumission sur la toile.

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Il se fait que cette dame, que les médias officiels viennent chercher est "parapsychologue", "hypno-thérapeute", et qu’elle relaie également les informations fantaisistes et complotistes de ceux qui croient que les traînées de vapeur laissées dans le ciel par les avions le sont sciemment par des gouvernements qui nous intoxiquent en répandant de mystérieux produits…

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Dès lors, toute opposition à cet impôt sur les plus modestes via l’augmentation de l’essence est à ranger dans le registre des fictions complotistes! Si cette idiote est plébiscitée par des gens, c’est que ces gens sont des idiots et que leur combat est idiot: CQFD. Il ne viendrait pas à l’idée des journalistes du système de considérer que, si cette dame avait été psychanalyste (c’est le nom qu’on donne à la parapsychologie quand on quitte les villes et qu’on se déplace au-delà du périphérique à Paris…), son propos aurait mérité d’être invalidé. Au contraire: il aurait été validé plus encore…

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Cette femme est une personne parmi des millions d’autres et, puisqu’elle ne porte pas la parole de la totalité de ceux qui vont se rassembler le 17 novembre, sauf pour des journalistes en tête de tête à couper ou de cause à salir, elle est à entendre sur cette seule question de l’augmentation du prix de l’essence, pas sur ses goûts pour la parapsychologie, qu’elle soit freudienne ou non, sa couleur préférée, ou sa théorie des vapeurs célestes.

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Cette jacquerie, comme celle des bonnets rouges, me plait. Car elle montre qu’il existe en France, loin de la classe politique qui ne représente plus qu’elle-même, des gens ayant compris qu’il y avait une alternative à cette démocratie représentative qui coupe le monde en deux, non pas la droite et la gauche, les souverainistes et les progressistes, les libéraux et les antilibéraux, non, mais entre ceux qui, de droite ou de gauche, exercent le pouvoir, et ceux sur lesquels il s’exerce –peu importe qu’ils soient de droite ou de gauche.

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Que ceux sur lesquels ils s’exercent disent "non" à ceux qui l’exercent, voilà des travaux pratiques réjouissants qui s’inspirent de La Boétie, qui écrivait dans son "Discours de la servitude volontaire": "Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres" C’est l’impératif catégorique d’une gauche libertaire et populaire, populiste même si l’on veut, car je ne crains pas avec ce mot de dire que j’ai choisi le camp du peuple contre le camp de ceux qui l’étranglent, car il n’y a que deux côtés à la barricade.

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Que cette force qui se lève fasse attention au pouvoir qui va avoir à cœur de la briser, de la casser, de la déconsidérer, de la salir, de l’anéantir, de le circonscrire. Il va faire sortir des figures pour mieux les acheter. Ce pouvoir a intérêt à des débordements –il y a toujours des "Benalla" prêts à mettre la main à des dérapages utiles à ceux qui ont besoin du spectacle médiatique de la violence sociale pour l’instrumentaliser. Il va allumer des contre-feux avec des mesurettes d’accompagnement en distribuant des chèques de charité. Il va agiter l’épouvantail du poujadisme, du populisme, de l’extrême-droite, du pétainisme. L’avenir dira ce qu’il aura été possible de faire avec cette essence…

Michel Onfray

Source :

https://michelonfray.com/

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