Débats

"Ne m’appelez plus Radio France…" par MAURICE LEMOINE

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[NDLR - VENEZUELA : Concernant l'information disponible - et proprement scandaleuse - sur le VENEZUELA en France - De l'état du journalisme en France - Nous partageons totalement le point de vue du grand journaliste Maurice Lemoine - JLuc Pujo]

23 mai 2018

Le service public de radiodiffusion et de télévision français a-t-il  pour vocation d’informer les citoyens ou d’être le porte-parole de  l’opposition vénézuélienne ? La question est posée tant le  lynchage mené par ses différentes chaînes – avec, en tête de  gondole, France Inter et France culture –  contre la République  bolivarienne du Venezuela a redoublé de violence (s’il était  possible) à l’occasion de l’élection présidentielle du 20 mai,  laquelle a vu la réélection du président Nicolás Maduro. 

La critique du gouvernement dit « bolivarien » est légitime, dans  le cadre, démocratique, de tout média d’information ou d’analyse  digne de ce nom. Néanmoins, et sans entrer dans un débat sur le  Venezuela qui nécessiterait de longs développements, comment la  quasi totalité de vos propagandistes à microphone peut-elle  affirmer que ce denier scrutin s’est déroulé sans opposition ?

Jusqu’à preuve du contraire, il n’a été boycotté que par la droite  dure et l’extrême droite, d’où une abstention similaire à celles  enregistrées, par exemple, lors des présidentielles chiliennes de  2013 et 2017, la colombienne de 2014 ou… le second tour des  législatives françaises de 2017 ! 

De la même manière, pourquoi présenter systématiquement le  candidat Henri Falcón comme un « dissident chaviste »  – en gros,  un candidat fantoche – quand, après avoir effectivement  appartenu à cette mouvance politique, il a changé de camp au  point de devenir le chef de campagne de Henrique Capriles  Radonski, représentant de toutes les droites, au sein de la Table  d’unité démocratique (MUD), lors de l’élection présidentielle  perdue en 2013 contre Maduro ? Imagine-t-on un chaviste, quand  bien même il serait « dissident », prôner la dollarisation du pays et le retour du FMI ? Et, tiens, amusons-nous un peu : présenteriez- vous Bernard Guetta comme un « dissident » de la Ligue  communiste révolutionnaire (aujourd’hui NPA) qu’il a fréquentée ? 

A quelques exceptions près – dont nous ne donnerons pas ici  les noms afin de leur éviter tout problème avec les maîtres à  penser que chaque jour ils côtoient –, la majorité de vos journalistes et éditorialistes sont totalement alignés, s’agissant du Venezuela, sur les thèses du brillant président des Etats-Unis  Donald Trump, des très progressistes chefs (ex et actuel) du  gouvernement espagnol José Maria Aznar et Mariano Rajoy, ou de  l’ancien et dangereux chef de l’Etat colombien Álvaro Uribe, qui, pour ne citer qu’eux, refusent de reconnaître le résultat de ce  scrutin et entendent sanctionner Caracas. Nous en sommes  d’accord, leur position mérite d’être exposée pour comprendre la  situation. Mais pourquoi ce silence absolu sur les déclarations du  président bolivien Evo Morales, de l’ancien chef de l’Etat Rafael Correa (Equateur) ou même de l’espagnol José Luis Rodríguez  Zapatero ? Un redoutable « gauchiste populiste », Zapatero ?

Médiateur lors du dialogue tenu en République dominicaine  entre gouvernement et représentants de la MUD, Zapatero a  exprimé son amertume lorsque ces derniers, au tout dernier  moment, le 6 février, sous la pression de Washington, ont refusé  de signer l’accord qui avait été conclu (pour, entre autres, organiser cette élection tant contestée !). Observateur du scrutin  de dimanche dernier, il a été hué et agressé par certains de vos  nouveaux amis « démocrates » quelque peu fascisants, dans un bureau de vote d’un quartier chic de Caracas et, s’agissant de la  non-reconnaissance du résultat par l’Union européenne, a  déclaré : « C’est très grave de dire à un pays : ces élections ne sont  pas utiles, elles ne valent rien, avant qu’elles n’aient lieu. C’est une  marque d’irresponsabilité envers un peuple et son avenir. Que des  positions si importantes aient été prises avec si peu d’éléments de  jugement me fait peur. » Aznar plutôt que Zapatero : c’est une  option politique possible (et même légitime au Figaro). Mais  sûrement pas un choix éditorial acceptable sur une chaîne  publique d’intérêt général. N’ayez pas peur du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) : prononcer le mot « Zapatero » à l’antenne  n’est pas un gros mot (pour ne parler que de lui). 

On ne recensera pas ici (cela nécessiterait trop de place et de  temps !) les innombrables bobards malveillants diffusés sur vos  antennes concernant le Venezuela. Mais, pour prendre en  référence cette dernière période, de l’émission « Cultures Monde »  (France Culture, 18 mai), destinée à discréditer Maduro et à faire la promotion d’un documentaire « à charge » programmé sur Arte  le lendemain, à la chronique hilarante (si le sujet n’était aussi  grave) du « spécialiste de tout » Anthony Bellanger dans la  matinale de France Inter (21 mai), votre production est devenue  une véritable malédiction pour le service public, qu’il discrédite  quotidiennement. D’ailleurs, peut-on encore parler de service  public et d’une quelconque spécificité ?

Quand Nicolas Demorand quitte la matinale de France Inter en  2010, c’est pour rejoindre Europe 1, puis, en 2011, la codirection  des « unes » racoleuses de Libération. Lorsque, après avoir échoué  à redresser les ventes de ce quotidien, il revient animer la même  tranche de France Inter, Patrick Cohen, qui l’avait remplacé devant le micro, part à son tour à Europe 1, dont il ne parvient  pas plus à ranimer l’audience (ce qui prouve, entre parenthèses,  que si France Inter demeure la station de radio la plus écoutée le matin et en début de soirée, ce n’est pas à ces rois du boniment  qu’elle le doit, mais à l’attachement des Français au service  public, envers et contre tout). Evincé du « 20 heures » de France  2, David Pujadas a lui quitté France Télévision et rejoint la chaîne  d’info LCI (sous produit de TF1). 

Appelé par Arnaud Lagardère,  le nouveau vice-président  directeur général d’Europe 1 (ainsi que de RFM et de Virgin Radio),  Laurent Guimier, a officiellement pris ses fonctions le 22 mai. Il y  avait commencé sa carrière avant de devenir le numéro deux de…  Radio France. Dans un premier temps, la rumeur a couru que  Matthieu Aron, un ancien de la Maison de la radio, actuellement  conseiller éditorial et directeur adjoint de la rédaction à L’Obs,  quitterait l’hebdomadaire détenu par les actionnaires du Monde  pour rejoindre la direction des antennes du service public, où il s’occuperait de l’information. Pour la petite histoire, Aron avait été  nommé en août 2016 à L’Obs pour y remplacer Aude Lancelin,  licenciée car non suffisamment « pensée conforme ». 

C’est finalement Guy Lagache qui succédera à Guimier et  prendra le 25 juin ses fonctions de directeur délégué aux  antennes et à la stratégie éditoriale de Radio France. Il a, jusque- là, effectué toute sa carrière au sein de chaînes de télévision privées, essentiellement à M6 où, de 2003 à 2011, il a présenté le  magazine économique « Capital ». Les noms d’Aron et de  Catherine Nayl (directrice de l’information de France Inter après  l’avoir été de… TF1) circulent pour un éventuel poste de  directeur(trice) de l’information de Radio France, pour assister  Laurent Guimier. 

Vous avez dit service public ou « caste médiatique »  indifférenciée ?

S’agissant des chaînes privées, il suffit de les éviter ou  d’appuyer sur le bouton si les programmes ou l’idéologie  déplaisent. Mais, qu’ils l’apprécient ou non, tous les Français  (ou à peu près) sont obligés de payer la redevance rémunérant le  service public. Dès lors, ils ont des droits. Entre autre celui de  recevoir une information digne de ce nom, pluraliste, vérifiée et  sourcée, plutôt qu’un discours de propagande. Au nom de quoi  devraient-ils accepter de financer de leurs deniers les porte- paroles de la droite et de l’extrême-droite vénézuéliennes,  comme c’est actuellement le cas ? Même camouflée sous un  manteau démocratique, l’extrême droite est l’extrême droite, que  ce soit à Caracas ou à Paris. Et qui dit qu’un jour, excédés,  nombre de vos usagers ne s’organiseront pas pour boycotter le  paiement injustifié d’une somme se retournant contre leurs  intérêts (car, en matière de traitement médiatique, le Venezuela  ne constitue pas une exception) ? 

Que les tenants de la laïcité nous pardonnent, mais une  excellente citation s’impose : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton  œil à toi ? » (Evangile, Luc, 6, 41). Au lieu de bassiner vos  auditeurs et téléspectateurs avec les « fake news » (réelles ou  supposées) des autres, commencez par faire la chasse à celles qui  sortent de vos studios. Entre autres, celle prétendant qu’il existe  une « dictature » au Venezuela. Sinon,  vous ne faites que  renforcer le croissant sentiment de défiance à l’égard des  journalistes, que vous dénoncez à longueur de temps. Le citoyen  n’y trouve pas son compte. Et ne vous faites aucune illusion.

Ceux à qui vous « servez la soupe » ne vous en seront nullement  reconnaissants.  En témoigne la glorieuse prestation des soixante-huitards  ayant accédé à la caste, Daniel « moi je » Cohn-Bendit et Romain  Goupil, ex-trotskiste admirateur de George W. Bush, invités le 21  mai dans la matinale de France Culture, après avoir bénéficié d’un complaisant tapis rouge, dans toutes les rédactions, pour  leur dernière production cinématographique. La chronique du  talentueux Aurélien Bellanger croquant avec humour leur  nouvelle idole, Emmanuel Macron, ils l’ont interpelé en direct,   verbalement rudoyé, tutoyé comme un domestique, gratifié d’une  pulsion de haine braillarde « Mélenchon – Castro ! » (nullement  mentionnés dans son texte), sans que le courageux Guillaume Erner, producteur et animateur  des « Matins » plutôt obsédé par  les « populismes », ne songe à élever la voix pour protester et  fustiger ces petits caïds de cour de récréation. 

MAURICE LEMOINE

(journaliste)

Courrier au médiateur : auditeurs.inter@radiofrance.com

http://mediateur.radiofrance.fr/mediateur/

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